Genève lui semblait pleine d’aventures

Genève dans la littérature (5/6) Dans son roman «L’insoutenable légèreté de l’être», publié en 1984, Milan Kundera choisit la paisible et bourgeoise Cité de Calvin comme toile de fond d’une étrange relation adultère.

Juliette Binoche et Daniel Day-Lewis dans <i>L'insoutenable légèreté de l'être</i>.

Juliette Binoche et Daniel Day-Lewis dans L'insoutenable légèreté de l'être. Image: DR

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«Genève, qu’il avait maudite toute sa vie comme la métropole de l’ennui, lui semblait belle et pleine d’aventures. Il se retourna, les yeux levés vers la baie vitrée de l’atelier. C’étaient les dernières semaines du printemps, il faisait chaud, toutes les fenêtres étaient tendues de stores à rayures. Franz arriva à un parc au-dessus duquel, au loin, flottaient les coupoles de l’église orthodoxe, semblables à des boulets d’or qu’une force invisible aurait retenus juste avant l’impact pour qu’ils se figent dans l’air. C’était beau.»

Franz descend ensuite sur le quai pour prendre le «bateau-mouche», autrement dit la Mouette, qui le reconduit bientôt sur la Rive droite, où il habite. Lorsqu’il fait son apparition dans la troisième partie du roman, cet homme dans la cinquantaine est professeur à l’Université. Depuis trop longtemps, il s’ennuie auprès de sa femme, qu’il a épousée par pitié.

Elle est galeriste en Vieille-Ville, sans surprise, convenue. Il y a quelques mois de cela, Franz s’est épris à Genève d’une artiste peintre originale. Et depuis, il revit. Il s’évade en sa compagnie chaque fois qu’il est invité à donner des conférences dans des universités étrangères ou qu’il invente des colloques imaginaires pour justifier ses absences auprès de son épouse.

Car Franz, qui incarne la pesanteur, dans sa manière de concevoir l’amour, ne peut vivre ces moments d’intimité avec son amie que dans des villes autres que la sienne. «S’abstenir de faire l’amour avec sa maîtresse à Genève, c’était en fait un châtiment qu’il s’infligeait pour se punir d’être marié avec une autre.»

Pesanteur et légèreté

Un jour, Franz lui propose à nouveau: «Dans une dizaine de jours, si tu n’es pas contre, on pourrait aller à Palerme», dit-il. «Je préfère Genève.» Debout, devant son chevalet, elle examinait une toile inachevée. Elle, c’est Sabina. Une artiste tchèque, une femme émancipée, libre, légère, qui a fui son pays pour venir s’installer à Genève.

«Par chance, elle y avait eu un vernissage huit jours avant l’invasion russe et les amateurs suisses de peinture, portés par l’élan de sympathie pour son petit pays, avaient acheté toutes ses toiles.» On retrouve bien là toute l’ironie de Kundera.

L’ironie veut aussi que Franz ne comprenne pas son amante. «Pour lui, la réponse: «Je préfère Genève!» ne pouvait donc signifier qu’une chose: son amie n’avait plus envie de lui.» Et un verre de vin plus tard, «les mots «Je préfère Genève» ne signifiaient pas qu’elle ne voulait pas faire l’amour avec lui, mais tout le contraire, qu’elle en avait assez de restreindre leurs moments d’intimité à de brefs séjours dans des villes étrangères.» La suite lui prouvera que non.

Le Printemps de Prague

Si une petite partie de L’insoutenable légèreté de l’être se déroule bien dans la ville du bout du lac, avec la liaison de Sabina et Franz, l’intrigue se situe principalement à Prague, en 1968. Là où il y eut aussi un Printemps, durement réprimé lors de l’invasion russe et de tout ce qui s’ensuivit.

C’est là que se joue l’histoire de Tomas, chirurgien de son état, et de Tereza, serveuse par défaut. On y croise aussi la fameuse Sabina, qui fut l’amante de Tomas le libertin, avant qu’il ne devienne, au fil du temps, laveur de vitres puis chauffeur de camion, pour ne pas avoir voulu renier ses convictions.

Pour les spécialistes de l’œuvre de Kundera, la question centrale du roman est de savoir quelle qualité, de la gravité ou de la légèreté, correspond le mieux à la condition humaine. Les quatre personnages principaux vont tâcher d’y répondre, chacun à sa manière, par la légèreté ou la pesanteur. Or, en fin de compte, ils s’orienteront vers un pôle opposé à leur choix initial…

Tournage à Genève

Pour la partie lémanique du récit, l’affaire tournera court. Lorsque Franz décide de quitter sa femme pour retrouver sa liberté, et plus de légèreté, Sabina prend peur et le quitte. Pour elle, un tel amour est un fardeau. Elle n’en veut pas. Après quatre ans passés à Genève, la belle Sabina est pleine de mélancolie. «Elle avait quitté un homme parce qu’elle voulait le quitter. L’avait-il poursuivie après cela? Avait-il cherché à se venger? Non. Son drame n’était pas celui de la pesanteur, mais de la légèreté. Ce qui s’était abattu sur elle, ce n’était pas un fardeau, mais l’insoutenable légèreté de l’être.»

Le roman de Milan Kundera, publié en 1984, va rapidement connaître un grand succès public. Il sera adapté par Jean-Claude Carrière et porté à l’écran, en 1988 déjà, par Philip Kaufmann avec, dans les rôles principaux, Daniel Day-Lewis, Juliette Binoche, Lena Olin, Derek de Lint et Erland Josephson. Des acteurs que les Genevois ont pu apercevoir lors du tournage, puisque des vues furent alors prises dans les Rues-Basses et en Vieille-Ville.

Créé: 18.08.2017, 15h32

«… à Genève, maris et femmes dorment à la française…»

«Genève est une ville de jets d’eau et de fontaines. On y voit encore dans les jardins publics les kiosques où jouaient autrefois les fanfares. Même l’université se perd au milieu des arbres. Franz, qui venait de terminer son cours du matin, sortit du bâtiment. L’eau pulvérisée jaillissant des tourniquets retombait sur la pelouse; il était d’excellente humeur. De l’université, il alla directement chez son amie. Elle habitait à quelques rues de là. Il s’arrêtait souvent chez elle, mais toujours en ami attentif, jamais en amant. S’il avait fait l’amour avec elle dans son atelier genevois, il serait passé d’une femme à l’autre dans la même journée, de l’épouse à la maîtresse, de la maîtresse à l’épouse, et, comme à Genève maris et femmes dorment à la française dans le même lit, il serait ainsi passé en quelques heures du lit d’une femme à celui de l’autre. A ses yeux, c’eût été humilier l’amante et l’épouse et, finalement, s’humilier lui-même.» Milan Kundera, «L’insoutenable légèreté de l’être», collection folio Gallimard, 1989, p. 125
































































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