Entre l’Usine et le Canton,le conflit s’envenime

EvénementUne lutte idéologique est engagée entre le centre culturel et l’Etat. L’Usine défend son caractère non lucratif et collectif; le Canton exige que les buvettes du lieu soient mises aux normes.

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C'est la «guerre» entre l’Usine et l’Etat de Genève. Sommée depuis 2010 de se mettre aux normes de l’actuelle loi sur les débits de boissons (LRDBH), l’Usine a fait grève vendredi 2 octobre pour défendre son fonctionnement autogéré, son statut non lucratif et protester contre le blocage d’un don de la Loterie Romande pour le renouvellement de ses infrastructures (lire notre édition du 5 octobre).

Le Département de la sécurité et de l’économie (DSE), dirigé par Pierre Maudet, chargé d’appliquer les législations, a ainsi exigé du centre culturel autogéré ouvert depuis 1989 qu’il requière cinq autorisations formelles pour exploiter ses cinq buvettes (salle de nuit du Zoo, Théâtre, cinéma Spoutnik, bar-concert de la Makhno et salle de concert de Kalvingrad). Cela au lieu de l’autorisation unique qui a prévalu pendant vingt ans, selon l’Usine. Dont l’association faîtière, qui réunit 19 associations ou activités indépendantes (voir infographie ci-contre), rétorque qu’elle ne peut raisonnablement accéder à pareille demande.

Incompréhension réciproque

Il existe actuellement une loi sur les spectacles et les divertissements (LSD), en vertu de laquelle l’Usine s’est vu délivrer en juin dernier une autorisation unique pour ses activités de divertissement après qu’un accord a été trouvé en mai 2015 avec le DSE et le Département de l’instruction publique, en charge de la culture (DIP), dirigé par Anne Emery-Torracinta (lire interview ci-contre). Accord qui, selon l’Etat, incluait la mise en conformité par l’Usine des cinq buvettes. Or, au 1er janvier 2016 entrera en vigueur la nouvelle LRDBHD, qui fusionnera LSD et LRDBH. Autrement dit, les débits de boissons et le divertissement dans le même panier. «Mais toujours avec des régimes bien distincts, propres au divertissement d’une part et au débit de boissons d’autre part», rappelle Emmanuelle Lo Verso, chargée de communication du DSE

Qu’adviendra-t-il de l’Usine au 1er janvier? «Les activités faisant partie de la programmation régulière et ordinaire de l’Usine ne seront pas soumises à autorisation», poursuit Emmanuelle Lo Verso. En revanche, «les activités de restauration et de débit de boissons resteront naturellement soumises à autorisation du Service du commerce, dans l’une des catégories «buvettes», voire «café-restaurant» ou «bar» telles que définies par la nouvelle LRDBHD. C’est un principe d’égalité de traitement qui prévaut pour l’ensemble de ce type d’activité lucrative.»

Pure querelle administrative? Entre les exigences de l’Etat et les revendications de l’Usine, le problème s’avère autrement plus profond: c’est une lutte idéologique qui est engagée. Ce qui, pour l’Etat, constitue une situation anormale reste pour l’Usine une nécessité: «L’Usine est une immense équipe travaillant en grande partie bénévolement pour garder une ouverture dynamique sur la culture sous toutes ses formes», rappelle Clément Demaurex, membre de la permanence de l’association faîtière de l’Usine.

L’Usine peut-elle se mettre aux normes de la LRDBHD sans remettre en questions son fonctionnement historique? «Nous n’envisageons pas de scénario avec les cinq autorisations, insiste Clément Demaurex. On nous demande des autorisations pour les buvettes, comme pour un bar ordinaire. Mais l’Usine, c’est d’abord un lieu culturel et non un bar avec de la musique. C’est la division administrative qui est au cœur du problème avec le Service du commerce et le DSE. Division qui va à l’encontre de notre fonctionnement collectif, solidaire et autogéré. Chaque membre prend part au projet dans son ensemble. Les décisions étant collectives, il est logique que les responsabilités le soient également.»

Spécialiste de la vie nocturne genevoise, la géographe Marie-Avril Berthet qualifie l’Usine de «démocratie culturelle», modèle très rare en Europe, précise-t-elle: «On produit sa propre culture, hors de la logique d’investissement du marché et tout l’argent disponible est réinjecté dans la production culturelle. Ce modèle fonctionne. L’Usine est le lieu qui a le plus de succès à Genève car il est ouvert à tous et orienté vers la culture, pas vers la consommation.» De fait, si environ 10 000 personnes sortent chaque vendredi et samedi à Genève, 2000 parmi elles vont à l’Usine, y compris le roulement entre les salles et les publics. De fait, ce sont des visiteurs variés qui fréquentent les lieux, avec des heures de pointes propres à chaque salle, 19 h pour le théâtre, 22 h pour les concerts, entre 23 h et 2 h du matin pour les noctambules…

Un lieu «emblématique»

«A mon avis, constate Marive-Avril Berthet, il serait plus judicieux de s’inspirer de ce modèle pour l’étendre aux autres établissements plutôt que d’imposer le modèle commerçant. L’Usine, enfin, est également emblématique de cette autre particularité genevoise: une culture de la culture, véritablement ancrée dans le politique.»

Créé: 10.10.2015, 11h57

«La culture alternative est fondamentale pour Genève»

Anne Emery-Torracinta, conseillère d’Etat en charge du Département de l’instruction publique, de la culture et du sport (DIP), restait, selon l’Usine, muette si pas «complice» de «l’ingérence» du département de Pierre Maudet sur les questions culturelles. Comment, au juste, l’Usine est-elle considérée par le DIP? La magistrate répond.


L’Etat de Genève défend-il les activités culturelles et nocturnes hébergées par l’Usine?

La culture alternative est fondamentale pour Genève. Pour beaucoup de jeunes concitoyens, il s’agit d’une porte d’entrée à la culture. L’Usine offre une programmation culturelle innovante, à moindre coût. C’est aussi un lieu de formation important, d’où sont issus de nombreux artistes et acteurs culturels du canton. La raison d’être de l’Usine est donc largement reconnue à l’Etat, de même que celle d’autres lieux de culture nocturne comme La Gravière ou Motel Campo. Nous entendons bien favoriser la création de nouveaux lieux de ce type, par exemple dans des quartiers en mutation comme le PAV.

Le fonctionnement associatif et collectif de l’Usine a-t-il encore lieu d’être aujourd’hui à Genève?

Aujourd’hui, la société est en voie de judiciarisation. Dans un monde où tout se réglemente progressivement, quelle doit être la forme et la place d’une Usine genevoise née dans les années 80? Qu’on le veuille ou non, l’Usine a évolué, ne serait-ce que par ses demandes régulières de subventions. Les nouveaux lieux issus des pratiques alternatives doivent eux aussi se réinventer par rapport aux exigences des collectivités publiques. Le dialogue est ouvert.

L’Etat considère-t-il que l’Usine peut survivre économiquement à la demande qui lui est faite d’obtenir une autorisation pour chaque buvette?

Il me semble que la question qui a motivé la grève porte plutôt sur le principe de la différenciation des buvettes sur le plan des autorisations, comme le prévoit la future loi LRDBHD. La proposition avait été acceptée par l’Usine, c’est désormais la date de dépôt des demandes qui est contestée.

Une autorisation culturelle globale pour l’Usine a-t-elle été acceptée le 17 avril?

C’est l’un des résultats très positifs de cette rencontre à laquelle je tenais et qui a notamment permis que la subvention du théâtre soit rapidement versée. L’Usine bénéficie depuis juin d’une autorisation unique selon la Loi sur les spectacles et les divertissements: elle peut organiser ses activités culturelles comme bon lui semble, dans toutes ses salles, sans demandes ponctuelles et complémentaires.

Le versement des subventions
de la Loterie Romande pour renouveler les infrastructures de l’Usine est-il conditionné par les demandes d’autorisation?

La Loterie Romande ne peut verser ses subventions qu’à des organisations en règle. Cette affaire doit désormais se résoudre entre le Service du commerce et les responsables de l’Usine. Je souhaite sincèrement qu’une issue favorable soit trouvée entre les parties concernées.
F.G.

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