Du rififi à l’Alhambra

Travaux de rénovationUne passerelle technique accrochée au plafond dénaturerait l’œuvre de Carmen Perrin.

Une passerelle technique accrochée au plafond dénaturerait l’œuvre de Carmen Perrin.

Une passerelle technique accrochée au plafond dénaturerait l’œuvre de Carmen Perrin. Image: LAURENT GUIRAUD

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Après deux ans et demi de travaux, derrière ses lourdes portes de chêne, l’Alhambra s’apprête à dévoiler ses nouveaux atours. Après des années d’atermoiements, le chantier rue de la Rôtisserie touche à sa fin. Reste pourtant un couac qui vient ombrager l’horizon.

Un couac prenant la forme d’une passerelle métallique destinée à accueillir l’éclairage. Celle-ci dénaturerait l’effet de voûte du plafond, ainsi que l’intervention de l’artiste Carmen Perrin, mandatée en mai dernier pour donner de nouvelles couleurs à la salle. «Cette installation relève d’un mépris total pour les qualités du bâtiment, s’exclame Bernard Zumthor, membre de Patrimoine suisse Genève. Le Conseil administratif fait appel à un artiste et saccage ensuite son projet.»

L’historien rappelle que le lieu est classé monument historique. «Un tel bâtiment ne doit pas être altéré. Visuellement, ici, c’est un saccage.» C’est pourtant un préavis positif que la CMNS, commission des monuments, de la nature et des sites, a délivré pour le projet. «C’est d’autant plus surprenant que sur des choses insignifiantes, elle peut être d’une grande sévérité.»

Dur travail de négociation

Sabine Nemec-Piguet, directrice de l’Office du patrimoine et des sites, explique: «Le projet avait reçu un préavis négatif en 2008. Il y avait plusieurs modifications à apporter. La CMNS a notamment demandé à la Ville d’évaluer l’impact de cette passerelle. Considérant les exigences techniques formulées par les utilisateurs, elle est finalement entrée en matière. La proposition a été jugée acceptable vu qu’il ne s’agit que d’un élément rapporté, qui ne détruit pas matériellement l’architecture.»

Dans le cas d’une salle telle que l’Alhambra, les exigences d’une programmation scénique peuvent entrer en conflit avec la préservation des qualités architecturales. Philippe Beuchat, conseiller en conservation du patrimoine pour la Ville de Genève, est sceptique: «On a voulu une machine performante et parfois, c’est difficile à assumer. On devrait pouvoir aller moins loin dans les exigences techniques.» D’ailleurs, les demandes des ingénieurs du son n’ont pas été suivies: «Ils voulaient nous faire enlever les portes en chêne. Finalement, elles ont été doublées, même si c’est un peu limite d’un point de vue acoustique.»

A titre personnel, en ce qui concerne la passerelle, Philippe Beuchat admet «qu’il aurait été préférable de trouver une autre solution». Il précise: «La CMNS a fini par l’accepter, pas forcément de gaieté de cœur. A mon humble avis, je ne pense pas qu’elle aurait dû le faire.» Le fait est que l’Alhambra s’est transformé en un dossier extrêmement sensible, multipliant les complications. «Trop de temps s’est écoulé entre le moment où la Ville a acquis le bâtiment et où le projet s’est fait (ndlr: près de 20 ans). En cours de route, les magistrats, les architectes, les gens de l’administration, les techniciens ont changé.»

Hier, sur le chantier, Frédéric Fellmann, régisseur-éclairagiste, nous expliquait, lui, l’importance de la construction métallique. «Il s’agit d’une salle de spectacle, qui est un outil de travail pour nous. Les conditions seront enfin optimales.»

Et dans des espaces comme le Grand Théâtre ou le Victoria Hall, comment l’éclairage fonctionne-t-il? «C’est incomparable, note Alain Richina, architecte de scène à la Ville. Au Grand Théâtre, vous avez un plafond à décrochement. Entre les panneaux, il y a des ouvertures où sont installées les lumières. Quant au Victoria Hall, il n’a pas le même usage. On utilise la plupart du temps des spots fixes, alors qu’à l’Alhambra, nous devrons produire des effets lumineux.»

Quand le temps presse

Reste une question: pourquoi avoir fait appel à un artiste, sachant qu’un aménagement viendrait obstruer son œuvre? «Personne ne voulait restaurer les anciennes peintures, plus du tout en adéquation avec notre époque. Mais personne ne voulait prendre non plus la responsabilité d’un autre choix. Le temps pressait, j’ai donc décidé d’assumer la responsabilité de l’appel à Carmen Perrin pour qu’elle nous soumette une proposition», explique Rémy Pagani, conseiller administratif en charge des constructions et de l’aménagement. L’intervention a coûté 34 000 francs. L’artiste a été préalablement informée de l’existence de la passerelle. Carmen Perrin précise, philosophe: «Que voulez-vous? Elle est moche, elle est là, on ne peut rien y faire!»

Rémy Pagani ajoute par ailleurs que «de nombreuses possibilités ont été étudiées pour l’éclairage. Nous avons proposé entre autres de faire passer la lumière des projecteurs dans les occuli ajourés du plafond, mais cette solution n’a pas été retenue, ni par les gens du patrimoine, ni par les machinistes.»

Quant à Robert Cramer, président de Patrimoine suisse Genève, il nous a indiqué que l’association n’interviendrait pas, «notamment en raison du caractère réversible de la passerelle». (TDG)

Créé: 05.02.2015, 20h09

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Douze ans d'atermoiements

La rénovation de l’Alhambra est l’un des nombreux lourds dossiers que la Ville a eu à traiter ces dernières années.

Sauvé de la démolition par votation populaire en 1995 avant d’être classé monument historique, l’ancien cinéma construit vers 1918 aura suscité la controverse et les débats. Les discussions autour de sa rénovation, qui a coûté au total 29 millions de francs, démarrent en 2000 et dureront douze ans.

Plusieurs magistrats s’y sont frottés; Rémy Pagani aura eu le mérite de faire sortir le projet du bourbier, même si des compromis ont dû être négociés en route. La jauge – par exemple – a été revue à la baisse, dans le but d’éviter un référendum qui aurait encore retardé l’ouverture du chantier.

Le lieu pourra donc accueillir 740 personnes au lieu des 1200 prévus initialement, dans une salle au plancher amovible permettant de proposer différents types de spectacles. La salle sera inaugurée en mars. Le nom de son gérant, chargé de l’agenda et de la promotion, devrait être communiqué ces prochains jours.

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