Deux solos pour aller au bout de l’expérience théâtrale

FestivalDans le cadre de «Plein Tube», deux monologues aux antipodes se tendent la main par-dessus l'infini.

José Lillo a créé la «Troisième Nuit...» en 2007 à Saint-Gervais.

José Lillo a créé la «Troisième Nuit...» en 2007 à Saint-Gervais. Image: NATHALIE ROZE

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Hormis la fréquentation de la même Ecole Serge Martin, les Genevois Pierre Mifsud (promotion 1988) et José Lillo (promotion 1996) n’ont a priori pas grand-chose en commun, scéniquement parlant. Leur foi en le théâtre et leur goût de la limite – comment faire le plus avec le moins – les conduisent néanmoins à présenter dans un identique cadre festivalier deux défis qui entrent dans une belle résonance.

Hélas, la Conférence de choses donnée par le premier (sous la codirection de François Gremaud) a déjà quitté l’affiche. Pour voir Pierre Mifsud digresser au fil d’un savoir aussi infini que fantaisiste tout en moquant la posture académique – et reproduire ce faisant un cycle de la vie qui mène inexorablement à la putréfaction –, mon lecteur resté jusqu’ici ignorant de la prouesse devra se rendre cet été aux festivals du Belluard ou d’Avignon (en plus de suivre ce lien: vimeo.com/146922325).

Pour ressentir similaire vertige devant un exploit d’acteur seul en scène, il courra par contre ce soir encore à La Comédie, où se donne une dernière représentation de Troisième Nuit de Walpurgis, sur un texte fleuve que l’Autrichien Karl Kraus (1874-1936) a rédigé dans l’urgence en 1933. Autant la Conférence flirte avec l’incommensurable sur un ton apparemment badin, autant la Nuit contemple avec indignation les excès outrepassés dans l’horreur. L’une et l’autre, en ouvrant des perspectives universelles, repousse les frontières de l’expérience théâtrale.

Trois cents pages labyrinthiques, vomies cinq mois à peine après l’arrivée au pouvoir de Hitler – mais traduites en français en 2005 seulement. La prophétie du pire n’est pas le moindre de ses accomplissements: tout ce qui s’est dénoncé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale en termes d’abjection nazie, Karl Kraus l’a constaté à son stade embryonnaire dans la propagande, la culture, la morale et la langue mises en place avec le IIIe Reich. La responsabilité allemande au moment de l’holocauste ne fait aucun doute. Historiquement, le document tient lieu de révélation imparable. Philosophiquement, il constate la fin de l’humanité. Sur le plan littéraire, enfin, il se déploie entre démonstration et poésie, en s’abreuvant de citations empruntées à Goethe ou Shakespeare. Un long râle épouvanté, définitif, que José Lillo restitue de sa diction claire et nerveuse, l’esprit aussi vif que ses membres paraissent empêtrés, tandis que l’éclairage bascule à intervalles réguliers dans le gouffre de la cruauté assimilé à celui de la bêtise. Katia Berger

Troisième Nuit de Walpurgis La Comédie, sa 11 juin à 19 h, 022 320 50 01, www.comedie.ch, www.pleintube.ch

(TDG)

Créé: 10.06.2016, 16h33

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