David-Philippe Favre, le vrai Jean-Paul Henchoz du spectacle «Le Fric»

RécitGrâce à son ami Vincent Veillon, qui s’en est inspiré pour son personnage de paysan dépressif, le sort de l’Ormonan émeut désormais un public aussi citadin. Mise en abyme.

Gamin, Vincent Veillon a passé de longues périodes sur l'alpage près d'Isenau avec l'agriculteur David-Philippe Favre.

Gamin, Vincent Veillon a passé de longues périodes sur l'alpage près d'Isenau avec l'agriculteur David-Philippe Favre. Image: Patrick Martin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«Je ne changerai pas un seul mot! Je me suis vraiment vu sur scène. Il m’a terriblement observé, mon Vincent. Il avait les jambes courbes comme moi et il youtze plutôt bien. On devrait peut-être faire un duo. Ça fait quand même drôle quand le croque-mort ferme le sac sur le corps. Je comprends que c’est de l’humour. Et que l’humour fait passer bien des messages…»

David-Philippe Favre, sur l’alpage duquel Vincent Veillon a passé beaucoup de ses journées d’été de jeunesse, est encore plus loquace que d’ordinaire juste après la représentation de jeudi soir de Le fric au Crochetan de Monthey. Assis à une petite table, bombant le torse sous son bredzon, il affiche un large sourire qui ne cache pas totalement son émotion. Il vient de rire, beaucoup, – «ils sont vraiment trop forts ces deux. J’adore le personnage avec ses grosses lunettes (ndlr: Gilles Surchat). Et Vincent Kucholl il est plutôt pas mal en femme, non?» Mais il a surtout assisté au sketch où un paysan de montagne dépressif, Jean-Paul Henchoz, raconte les difficultés chiffrées de sa vie avant de mettre fin à ses jours. «Comparé au reste du spectacle, ce moment est tout calme, reprend le paysan de presque 66 ans. Il y avait du silence dans la salle, je suis resté serein tout du long.»

Un grand moment pour lequel le bonhomme s’était préparé avec soin dans son exploitation de Bex, en demandant conseil autour de lui pour savoir comment s’habiller pour l’occasion. «Je me suis organisé pour que quelqu’un s’occupe de mes bêtes, comme ça j’ai eu le temps de venir tranquillement.»

Tous les étés sur l’alpage

Accordéon doré à l’oreille, médailles de festivals de yodel brillant sur le velours côtelé noir de son costume traditionnel, effluves d’eau de toilette branchée, celui qui a fêté son 50e été sur l’alpage l’an dernier a soigné tous les détails. «J’ai même préparé un petit quelque chose si jamais je devais monter sur scène. Je sais pas comment ça se passe, moi, ces trucs…» Touchant mélange de modestie et de fierté, le moustachu s’est retrouvé plongé dans son passé au moment même où il a poussé la porte du théâtre montheysan. «Je suis venu qu’une fois ici, mais j’étais sur scène! La musique a toujours fait partie de ma vie. J’ai fait du yodel pendant presque 25 ans, puis j’ai dû arrêter. Je n’avais plus une voix suffisamment puissante pour bien chanter ces magnifiques morceaux comme ils le méritent. Alors je chante pour mes bêtes ou le soir je joue de l’accordéon. J’ai dépensé pas mal d’argent en CD; je les écoute et j’apprends.»

C’est sûr que David-Philippe ne porte pas vraiment la musique actuelle dans son cœur. Son alter ego scénique, Jean-Paul Henchoz, la critique d’ailleurs aussi bien dans Le fric que dans le sketch qui le mettait en scène à la télévision dans 26 minutes.

Mais son message le plus cher ne s’écrit pas sur une partition. Il concerne son métier, sa vocation, sa vie. «À l’âge de la retraite, je me rends compte que j’ai eu une vie bien remplie, mais qu’elle est passée trop vite. J’ai appris à marcher avec les vaches. J’ai toujours su que j’avais le virus pour les bêtes. Quand je suis parti une année dans le Simmental pour mon apprentissage, j’étais au paradis et pourtant je ne gagnais que 140 francs par mois. C’était dur, mais c’était merveilleux. Ensuite j’ai repris le domaine de mon père en location avant qu’il décède. On n’avait pas beaucoup de loisirs, il m’a fallu un moment avant de partir trois jours en famille. Ma fille Anne-Laure ne m’en veut pas trop, elle est très attachée aux valeurs de la terre. Mais mon fils Yannick m’a dit un jour: «On t’a vu travailler et on t’a vu fatigué.» C’est sûrement vrai…»


Après avoir assisté au spectacle jeudi soir vêtu de son bredzon, l’Ormonan a partagé ses impressions avec Vincent Kucholl et Vincent Veillon. NOE CIOMPI/DR


Les hivers à Bex, les étés sur l’alpage du Chalet-Vieux aux Diablerets avec tout le troupeau, où Vincent Veillon venait donner un coup de main comme bouèbe. Une vraie image d’Épinal. «On avait bien sûr nos vaches, que j’ai toujours lavées au savon de Marseille, mais aussi des poules, des lapins et deux cochons, raconte-t-il. Nif et Naf. Je leur causais pour passer le temps et je vous jure qu’ils s’asseyaient pour m’écouter.»

Aujourd’hui, tout a changé. Le lait ne rapporte plus, les paysans sont de plus en plus nombreux à raccrocher la fourche, poussés à bout par le système. «Il faudrait que les paysans soient syndiqués, comme ces gens qui sont défendus par Unia, propose David-Philippe Favre, jamais à court d’idées. La politique agricole nous a divisés, alors que tous les acteurs des métiers de la terre devraient s’unir. Je sais que nous devons évoluer, mais pas n’importe comment. On doit le faire à l’échelle de notre pays qu’on aperçoit même pas sur une carte de l’Europe. Il nous faut une agriculture à taille humaine, pas à l’américaine. Le système actuel nous force à devenir des profiteurs, des assistés, des chasseurs de primes, des accapareurs de terrains qu’on n’arrive même plus à entretenir convenablement. Si on ne bouge pas, la vraie famille paysanne, son savoir-faire et ses traditions ne se retrouveront plus que dans les livres d’histoire.»

Plus nostalgique que révolutionnaire, l’agriculteur est touché que deux humoristes qui plaisent aux citadins peu concernés par l’avenir des métiers de la terre s’intéressent au sort des paysans. Il le leur a dit, entre deux éclats de rire autour d’un bon repas. Sans s’en rendre compte, c’est même lui qui fait la meilleure sortie de la soirée. «Les gars, vous êtes si forts que vous devriez monter votre troupe et faire du théâtre sur scène!» «Mais David, c’est un peu ce qu’on fait là, tu crois pas?»

(TDG)

Créé: 10.03.2018, 14h08

Articles en relation

Le spectacle des deux Vincent attend encore son retour sur investissement

Humour Vincent Veillon et Vincent Kucholl ont dévoilé leur nouveau spectacle, «Le Fric». Critique. Plus...

[VIDEO] En répétition avec Kucholl et Veillon

Théâtre Les deux Vincent débutent la tournée de leur spectacle «Le Fric» le 6 février à l'Octogone de Pully. Ils vous accueillent en pleine répétition. Plus...

L’humour romand, un business drôlement bon

Scène Alors que le deuxième spectacle de Kucholl et Veillon cause de Fric et annonce plus de 55 dates «sold out», un tour de piste confirme la vitalité artistique et économique du genre. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

USA: les enfants de migrants séparés de leurs parents
Plus...