Comme un cinéma pour les oreilles

Ma discothèque et moi (4/7)Marie Jeanson, codirectrice du festival Archipel, garde de chaque période de sa vie les supports qui lui ont amené une nouvelle musique.

Marie Jeanson, programmatrice multiterrain, désormais codirectrice d’Archipel, garde et écoute tous types de supports, de la cassette au fichier dématérialisé en passant par le vinyle et le CD.

Marie Jeanson, programmatrice multiterrain, désormais codirectrice d’Archipel, garde et écoute tous types de supports, de la cassette au fichier dématérialisé en passant par le vinyle et le CD. Image: Lucien Fortunati

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Imagine qu’à chaque étape de la vie, lorsqu’il faut passer à la suivante, tu garderais en souvenir un petit paquet d’objets. Ni trop ni trop peu. Juste l’essentiel. Ce serait des théières et des tasses rouges à petits pois blancs? Drôle d’idée, mais pourquoi pas – il y en a encore quelques-unes qui traînent dans la cuisine de Marie Jeanson. Ou alors des disques, des vinyles même? C’est beau, le vinyle, ça revient à la mode. Mais dans ce cas, il y aurait aussi des choses plus anciennes, vraiment anciennes. À l’échelle d’une vie – un demi-siècle pile-poil dans le cas présent – voilà qui fait remonter aussi loin que, oh là, les cassettes audio, c’est ça. Plus vieux même? Des bandes Revox, des heures de bandes, concoctées par le b

eau-père, il ne reste rien malheureusement. Mais le souvenir, lui, demeure, si fort qu’il revient en force dans l’histoire musicale de cette vie-là…

Marie Jeanson, ancienne de la Cave 12, actuellement coprogrammatrice des Aubes aux Bains des Pâquis, désormais codirectrice du festival Archipel avec Denis Schuler, a ceci de particulier qu’elle garde tous les supports qui lui ont fait découvrir une nouvelle musique.

Il y eut d’abord les cassettes mentionnées plus haut, premiers choix personnels d’une enfant devenue adolescente dans les années 80, qui enregistrait ce que les autres lui faisaient entendre. Question de moyens aussi, la cassette était bon marché. Puis vinrent les vinyles, les premiers disques achetés aussi. Tout comme les disques compacts, multitude de CD reçus également dans le cadre de son travail de programmatrice. Puis, enfin, la musique dématérialisée, le MP3, iTunes: l’immensité du Web comme source presque inépuisable…

Les sons de l’enfance

«Cette cassette? J’étais vraiment gamine.» Jacques Higelin, «BBH 75», année 1974. À sa sortie, Marie Jeanson avait 5 ans. À un bras de distance, on trouve les Talking Heads, cuvée 1977. Curieux format, les cassettes: pas plus grands qu’une main, les boîtiers en plastique sont usés et se fendillent. Les bobines en revanche, c’est épatant, ont tenu le coup. Si on ose alors le terme «collection», celle-ci, à taille humaine, facile à déménager, reste surtout opérationnelle. «Tous ces supports, je les réécoute régulièrement.» Chez Marie Jeanson, il faut voir la chaîne hi-fi: cassettophone, lecteur CD et platine composent une tour, encadrée par deux énormes haut-parleurs, 42 kilos chacun. D’ailleurs, la musique tourne en permanence.

«J’ai peu acheté, j’ai fait beaucoup de copies. Les toutes premières, c’était la musique des parents, Bach, Schubert. également Boby Lapointe et Brigitte Fontaine.» Fontaine, elle «hurlait», chantait des choses «bizarres». «Enfant, ça me fascinait.» Autant que «La Passion selon saint Mathieu» de Bach.

Histoires sans paroles

Cette «Passion», Marie Jeanson en reste fanatique depuis toujours. Dirigée par Otto Klemperer, cette version se caractérise par un tempo d’une lenteur extraordinaire. Son beau-père, qui probablement n’avait pas envie de se lever tout le temps pour actionner le tourne-disque, avait enregistré tous ses vinyles sur bandes Revox. Il n’en reste rien, disions-nous. Il a fallu qu’un jour Marie Jeanson transfère à son tour ce même oratorio sur cassette afin d’avoir sa propre copie. La voici, à peine ternie par le temps. Et on y entend? «Des coups graves sur le sol. Je faisais du hula-hoop au même moment. Ça faisait bouger le mobilier et le bras du vinyle captait les chocs, c’est resté comme une trace superposée à la musique de Bach.» De la musique concrète, voilà de quoi il s’agit! Aspect qui colle parfaitement à l’univers d’une programmatrice spécialisée dans l’avant-garde.

«La musique concrète, le fait d’agir directement sur le support d’enregistrement, me renvoie à la radiophonie, les sons et la voix.»

Tant qu’à parler de sons de tout acabit, on débouche, à présent, sur un objet non moins fascinant, le «Presque rien» de Luc Ferrari, compositeur français disparu en 2005 à l’âge de 76 ans. En captant les bruits d’un bord de mer, en les superposant, Ferrari raconte une histoire sans paroles, illustre un monde sans images. Comme un film dans le noir. Les yeux grands fermés, c’est d’ailleurs le nom du festival de «cinéma pour l’oreille» qu’a lancé cette année Marie Jeanson avec deux autres passionnées. «Ferrari appelait cela de la musique anecdotique. Ce que j’aime ici, c’est ce qui transparaît de la vraie vie, des tranches du réel, non sans humour.»

Plaisir de l’immédiat

On a commencé avec Bach et Higelin. À présent, nous voici de plain-pied dans le contemporain. Pas de quoi s’effrayer. Marie Jeanson veille: «J’aime défendre ce qui s’écoute, se découvre sans rien de prétentieux ni d’exclusif. On peut apprécier quelque chose de pointu sans prérequis, sans rien savoir de l’œuvre. Et «écouter l’étrange», c’est un peu «écouter l’autre», salutaire dans une démarche d’ouverture vers l’autre, l’inconnu. On a l’impression qu’on devrait s’y connaître pour décoder. Pourtant, les arts scéniques, comme le contemporain, offrent souvent quelque chose d’immédiat. Mon beau-père était tisserand; il n’y connaissait rien à la musique contemporaine. Pourtant, dans son atelier, c’est ce qu’il mettait à la radio pour accompagner le travail. Sans doute que cela aussi m’a ouverte. Je n’étais ni contrainte pas les modes ni par les goûts de mes camarades de classe.»

Marie Jeanson aime partager. Elle nous fera par conséquent écouter tout ce qui lui passe entre les doigts. Le guitariste Fred Frith et son quartet fulgurant. Le Réunionnais Alain Peters et son maloya solaire. Des ragas d’Inde du Nord par Lakshminarayana Subramaniam. Tous formats confondus. Jusqu’à l’internet, sur iTunes, sur Bandcamp. Jusqu’à Ann O’aro. Chanteuse réunionnaise elle aussi, cette jeune poétesse originaire du lieu-dit Tan Rouge jouait aux Aubes il y a quelques jours.

Voilà ce qui importe alors pour Marie Jeanson: repérer une musique particulière, prendre contact, écouter encore. Ces activités-là peuvent se contenter de la Toile. «Tout dépend de ce qu’on cherche dans ce cas: pour la programmation, lorsqu’il s’agit des Aubes, je veux du local, donc je regarde du côté des labels locaux, je fais des ponts entre tel artiste et tel autre, pour découvrir du neuf. Sur iTunes, c’est plutôt le jeu des playlists, des compilations.»

Voyage à La Réunion

Ann O’aro, une amie, lui en parle un jour. Marie Jeanson s’apprêtait justement à visiter La Réunion. Rendez-vous est pris chez Philippe Conrath, producteur incontournable de la scène insulaire. C’est lors de la Fêt kaf, célébration de l’abolition de l’esclavage, le 20 décembre, que la Genevoise croise enfin Ann O’aro, qui jouera quelque temps après lors d’un fonnkèr, une scène où l’on déclame et chante. De support audio, il n’est alors plus besoin. Sinon d’ouvrir grandes les oreilles. En définitive, si tout commence par des musiciens en chair et en os devant un microphone, tout se termine également sur la scène. Là où la musique vibre parfaitement.

Créé: 03.08.2019, 10h07

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