Avec son troisième œil, Jean Mohr a écouté le monde

DisparitionDécédé samedi à l’âge de 93 ans, le photographe genevois laisse un corpus abondant, en partie conservé au Musée de l’Élysée. Portrait d’un humaniste et voyageur infatigable.

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Sa prunelle limpide comme un lac alpin ne s’ouvrira plus sur le monde. Le regard bleu et perçant de Jean Mohr s’est définitivement éteint samedi matin dans un hôpital genevois, après 93 ans d’une existence foisonnante vouée à documenter les tumultes et splendeurs de l’humanité. Cette grande figure de la photographie, qui arpenta le globe durant près de six décennies, laisse à la postérité un formidable héritage iconographique, inscrit dans la lignée de l’école humaniste française d’après-guerre. Quelque 50 000 clichés, 200 000 bandes de négatifs et de diapositives ainsi qu’un millier de tirages sont conservés depuis 2009 au Musée de l’Élysée, à Lausanne, tandis que les archives familiales comprennent encore 50 000 tirages de plus. De cette œuvre monumentale, les deux tiers sont en noir et blanc.

Les exclus et les refoulés

Troisième enfant d’une fratrie qui en comptera six, Hans-Adolf Mohr naît à Genève le 13 septembre 1925 de parents allemands. Farouchement hostile à Hitler, son père demande la nationalité suisse en 1936. Cet héritage germanique trop lourd à porter décide le jeune Jean à opter pour la version française de son prénom à l’adolescence, lassé par les quolibets et les jets de pierres de ses camarades de classe. «Enfant, il se faisait traiter de «sale Boche», confie son fils Patrick, par ailleurs metteur en scène et homme de théâtre. D’ailleurs, il ne nous a jamais parlé allemand.» Cet épisode douloureux laissera une empreinte profonde dans l’âme du futur faiseur d’images et orientera son objectif vers tous les exclus, les refoulés et les exilés de la planète.

Sa licence ès sciences économiques en poche, il fait un bref passage chez Publicitas. Mais son indépendance d’esprit ne s’accommode pas de la vie de bureau, pas plus qu’il ne se découvre une aptitude aux affaires: «Il était d’une immense générosité, se souvient Michel, son fils aîné, qui enseigne les religions d’Asie à l’Université d’Hawaï. Mais il n’avait aucun sens du commerce, pas même dans la vente de ses clichés.»

L’insatiable curiosité de Jean Mohr l’entraîne ailleurs, à la rencontre intime de ses semblables. En 1950, il s’envole vers le Moyen-Orient afin de s’occuper de réfugiés palestiniens comme délégué du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) puis de l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient). C’est là qu’il achète un modeste appareil photo: à son père qui lui réclame des nouvelles hebdomadaires, il répond par l’image. Cette première mission sera suivie par des dizaines d’autres en collaboration avec diverses organisations internationales, au Moyen-Orient toujours, mais aussi en Asie ou en Afrique. Sa vie durant, le Genevois posera un œil à la fois pénétrant et empathique sur les tragédies du XXe siècle, rendant compte de situations déchirantes dans des pays en guerre ou victimes de famine.

«Son objectif était comme une extension de lui-même»

Après cette expérience humanitaire, celui qui se rêve peintre s’établit à Paris en 1952 pour y suivre les cours de l’Académie Julian. Néanmoins, il abrège ses études, tant les remarques de ses pairs douchent ses ambitions artistiques. «Ils me disaient que j’étais très habile, c’est mortel!» a concédé Jean Mohr à l’auteure de ces lignes en mars 2017, en marge d’une exposition que lui consacrait l’Espace Cyril Kobler, à Chêne-Bourg. En revanche, ses clichés pris «sans ambition» durant ses séjours au loin suscitent l’admiration de tous.

La palette se voit donc remisée au profit de la pellicule. Mohr revient dans sa ville natale pour exercer avec passion le métier de photographe, œuvrant pour la presse, notamment la «Tribune de Genève». En 1956, il épouse Simone, née Turrettini, réalisatrice de documentaires à la Télévision suisse romande. Sans demeurer dans l’ombre, cette femme aimée inconditionnellement gère bien des aspects pratiques de la carrière de son mari, organisant ses expositions et se mettant à l’informatique lorsque surgit le numérique. «Elle est très latine, très émotive, une antithèse de notre père qui avouait une infirmité de larmes», résument leurs enfants. «Ils se sont fait beaucoup de bien.»

Depuis qu’il est entré en photographie, le Genevois ne lâche plus son troisième œil. «L’objectif était comme une extension de lui-même, une façon de participer à la vie, relate Patrick. Tout ce qui entrait dans son cadre pouvait devenir sujet: c’était son côté peintre défroqué, comme il disait. Ce regard profondément ouvert est la chose la plus essentielle qu’il m’a léguée.» Il immortalise toutes les grandes étapes de la vie familiale, fait les critiques des spectacles de son cadet derrière son boîtier. «Peut-être était-ce lié à ses difficultés à communiquer verbalement, avance Michel Mohr. Il n’était pas très bavard et aimait donner la parole aux sans-voix, hors de tout misérabilisme.»

Cet homme humble, pétri de retenue luthérienne mais plein de tolérance, offre ainsi une attention tendre à ceux qu’on entend le moins, portraiturant les enfants – qu’il adore –, les personnes âgées ou les paysans de montagne. «D’après lui, il fallait recevoir une image plutôt que la prendre, même s’il lui arrivait d’en voler, souligne Patrick. Après, il allait s’excuser. D’ailleurs, je ne l’ai jamais vu susciter de réaction de colère, ni se mettre en colère.»

Mettre les pieds dans le plat

Cette grande pudeur le retient toujours d’immortaliser l’horreur. Point de cadavres dans son corpus. Aux extrémités du tragique ou de la beauté, il baisse son appareil, parce que certaines choses ne peuvent être vécues qu’à travers le regard. Une droiture dans l’éthique que Jean Mohr applique à tous les champs de l’existence et transmet à ses garçons, lesquels affirment avoir hérité de l’esprit rebelle de leur géniteur. «Il m’a appris l’honnêteté, indique Michel. Il était d’une franchise féroce et s’amusait à mettre les pieds dans le plat. Il a vécu conformément à ses idéaux, sans faire de compromis.» Il sait si bien dire non que la génération d’après baptise ce grand-père têtu «Nono».

Ce Nono rempli d’humour, qui imitait les cris d’animaux comme personne, s’était mis à chanter beaucoup ces dernières années, dès le matin et la tartine de confiture d’oranges amères. Les mélodies ont intensément accompagné la fin de sa vie, dans ces moments où la douleur se fait plus forte que les mots. Avec, toujours, malgré le mal, une formidable bienveillance. Le jour avant de s’en aller, à son petit-fils de 4 ans qui lui offrait le dessin d’un tigre fâché, il a répondu: «Il faut une très bonne raison pour qu’un tigre se fâche.»


«Il a tracé son chemin avec une incroyable humilité et une formidable précision»

À la fin de sa vie, perdant la vue, Jean Mohr regardait beaucoup au sol. L’occasion d’une nouvelle recherche formelle. MOHR

Humilité. Le mot est sur les lèvres de tous ceux qui rendent hommage à Jean Mohr. «Il était ancré solidement dans la profondeur du beau métier», souligne Luc Debraine, directeur du Musée suisse de l’appareil photographique, à Vevey. «Jean Mohr appartenait à une génération de photographes pour qui c’était un métier: il fallait pouvoir vivre de la photo; elle avait une valeur d’usage, avec un commanditaire et un destinataire, le public. L’humilité était leur marque de fabrique. L’art pour l’art, ça les faisait bien rigoler!»

Jean Mohr avait toujours son appareil photo sur lui. Mais son confrère et ami Cyril Kobler – qui a fondé avec lui le Centre genevois de la photographie et lui a consacré, en mars 2017, une exposition dans sa galerie de Chêne-Bourg – note un détail éloquent: «Jean n’avait pas de mallette de photographe: il transportait son appareil dans un petit sac de voyage tout à fait banal. Il n’aimait pas s’afficher comme photographe.»

Dans la même veine, aurait-il aimé qu’on lui serve le qualificatif d’artiste sur un plateau d’argent? Ceux qui l’ont côtoyé n’en sont pas sûrs du tout. L’un d’eux avance: «Je ne parlerais pas d’artiste à propos de Jean Mohr. Il était mieux que cela.» On est loin du moi qui s’expose. La photo est un mode d’expression, un langage qui suppose un solide investissement personnel. L’homme avait conscience de sa responsabilité lorsqu’il appuyait sur le déclencheur. «Et puis, il s’adressait au plus grand nombre, relève encore Luc Debraine. Cette écriture silencieuse, il la voulait compréhensible par tous.»

Pour Marc Donnadieu, conservateur en chef au Musée de l’Élysée, à Lausanne, qui gère le fonds Jean Mohr, l’homme «a tracé son chemin avec une incroyable humilité et une formidable précision à la fois». Il a regardé son époque et pointé des choses très particulières sans grands gestes ni effets de manches. «Les photographes comme Jean Mohr sont à l’os. Tout dans le vrai et l’authentique», déclare-t-il avant de poursuivre: «Je distinguerais la photo politique de la photo engagée, et pour moi, Jean Mohr appartient à la seconde: il n’est pas dans la démonstration, ne donne jamais de leçon. C’est un passeur. Pour nous, c’est un guide.»

Compassion, empathie, ces mots reviennent aussi très souvent dans les hommages. Jean Mohr comprenait les exilés, les démunis, les sans-terre, les laissés-pour-compte. «Il s’engageait à leur égard, constate Luc Debraine. Sa photographie devait servir à quelque chose: nous encourager, presque nous forcer à ouvrir les yeux.» Et le directeur du Musée suisse de l’appareil photographique de rappeler que Jean Mohr appartenait à ce mouvement humaniste né après-guerre d’un besoin impérieux de retrouver l’espoir. «Il était mû par la générosité et la compassion.» Curieux, attentif à tout, Jean Mohr a su conserver le feu sacré, jusqu’au bout. Pascale Zimmermann

(TDG)

Créé: 05.11.2018, 19h51

Portrait chinois d’un animal photographe

Si Jean Mohr était un lézard, il en aurait la rapidité. La vitesse à laquelle ce caméléon projetait sa langue protractile d’une simple pression sur l’obturateur pouvait cisailler la temporalité humaine. À l’inverse, la patience du saurien se vérifiait aussi dans l’infatigable attention portée à son environnement.

Si Jean Mohr était un félin, il en aurait la circonspection. Tel un génie domestique, sa discrétion le faisait oublier alors que tous le savaient présent. «Les yeux clos et la bouche fermée, en boule au milieu des murs crépis à la chaux, il se volatilisait», a écrit son ami John Berger d’un chaton blanc, maître de l’escamotage à l’égal du photographe, mage de l’effacement, fantôme que l’on ne cessait de guetter.

Si Jean Mohr était un chien, il en aurait l’aboi. Redoutable imitateur de voix sauvages, fidèle promeneur de feu son lévrier Amir, ce loup des steppes n’a cessé de les sillonner pour hurler le sort des réfugiés, des déplacés, des opprimés, des souffrants.

Si Jean Mohr était une abeille, il en aurait la vision. Si l’hyménoptère trouve son nectar grâce à sa perception des rayons ultraviolets, l’homme avait son radar intuitif pour le guider dans sa reconnaissance d’un fragment de réel porteur de miel. Une métaphore se profilait, dont il devenait instantanément le pollinisateur.

Si Jean Mohr était un hibou, il en aurait l’œil. Celui que le grand duc emprunte à la mécanique de haute précision, métallique, infaillible, clair jusqu’à la transparence autour d’un puits noir où toute apparence s’engouffre. On imagine pour l’incarner la chouette qui partagerait avec Mona Lisa ce don unique: suivre ses spectateurs où qu’ils aillent se placer. Ses photographies l’imitent. Le monde jamais ne se dérobera à son regard.
K.B.

Repères biographiques

1925
Naissance de Jean Mohr le 13 septembre à Genève.
1939
La famille Mohr obtient la nationalité suisse.
1949-1950
Engagé pendant deux ans en tant que délégué au CICR puis à l’UNRWA. Achète un appareil photo pour donner des nouvelles à son père en images.
1952
Études de peinture à l’Académie Julian à Paris, puis retour à Genève, où il commence une carrière de photojournaliste indépendant.
1956
Mariage avec Simone Turrettini, réalisatrice et documentariste à la Télévision suisse romande, avec laquelle il aura deux fils, Michel et Patrick.
1978
Prix du photographe ayant le plus collaboré à la cause des droits de l’homme à la Photokina de Cologne.
1984
Prix de la photographie contemporaine au Musée de l’Élysée à Lausanne.
1988
Prix de la Ville de Genève pour les arts plastiques.
2018
Décès le 3 novembre à Genève.
I.L.

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