Alice Rivaz anticipa la défense de la condition féminine

LittératureValérie Cossy, enseignante à l’UNIL, consacre une étude fouillée et illustrée à la Vaudoise (1901-1998), probablement la prosatrice romande la plus engagée de sa génération.

Alice Rivaz à sa table de travail. Photo parue dans le Bulletin de la Guilde du livre, en juin 1941.

Alice Rivaz à sa table de travail. Photo parue dans le Bulletin de la Guilde du livre, en juin 1941. Image: dr

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Elle mourut gracile comme un lis à 97 ans, avec des yeux toujours d’un beau pervenche, dans une maison de retraite de Genthod, une enclave genevoise dans son canton natal. Si elle naquit à Rovray, près d’Yverdon, Alice Rivaz aura vécu surtout à Genève depuis son embauche, en 1924, comme secrétaire au Bureau international du travail (BIT). Ceux et celles qui ont lu son roman La paix des ruches , paru en 1947 à Paris, savent que sa défense de la condition féminine anticipa Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, que le monde entier considère encore comme la bible du féminisme.

Un livre que Rivaz lira bien sûr, tant elle était férue de lectures modernes – de peinture aussi, et de musique davantage. Or, selon un essai très circonstancié que son attentive lectrice Valérie Cossy, de l’UNIL, vient de lui consacrer (Alice Rivaz, devenir romancière*), «elle est plus proche de Virginia Woolf que de Beauvoir». De l’auteure de La promenade au phare, elle aurait hérité une sensibilité accordée aux «perceptions», à «l’évocation intérieure des personnages». A une psychologie sensorielle magnifiée par Marcel Proust, encore un des auteurs fétiches d’Alice Rivaz. Mais c’est à Ramuz qu’elle voua son admiration la plus concrète. Parce qu’il réinventa l’écriture «à partir du langage brut parlé dans certains milieux, né d’une certaine expérience humaine et sociale incommunicable sans le recours à ce langage».

Protagonistes presque caricaturales

Alice Golay de son vrai nom, elle était la fille unique d’un Paul Golay, juriste, instituteur et militant qui se réclamait des idées politiques et humanistes de Jean Jaurès. Il ne la catéchisera jamais, mais elle restera sensible à son idéologie, sans pour autant y adhérer ouvertement. En prenant plus tard le patronyme de Rivaz, afin de dissocier sa vocation littéraire de son métier de fonctionnaire au BIT, elle pleurera la mort de son diable de papa. Avec élégance et un franc-parler inhabituel, si vivant, si actuel: «Le corps de mon père fut livré aux flammes voici des années déjà. Mais lui, où est-il? Qu’il le dise, celui qui prétend connaître le secret du dernier séjour de mon père.» (Comptez vos jours, José Corti, 1966). De sa mère, Ida-Marie, née Etter, et qui était pieuse, elle retiendra de l’affection, un goût prononcé pour la lecture de la Bible. Mais elle se distanciera de sa condition d’épouse effacée, de femme résolument au foyer.

Elle-même fut-elle vraiment une féministe avant l’heure? Sa meilleure exégète, Françoise Fornerod, professeur de lettres plus ancienne à Dorigny que Valérie Cossy (dont elle préface l’ouvrage), nuance la question. Les protagonistes féminins de l’auteure ne sont jamais des victorieuses mais des victimes presque caricaturales: «Jeanne Bornand, de La Paix des ruches, a épousé un mufle. Christine Grave, l’héroïne de Jette ton pain, tombe toujours amoureuse d’hommes mariés»…

Dans son livre, Valérie Cossy analyse, sous l’angle du féminisme dans les lettres romandes, la psychologie de l’héroïne d’une nouvelle intitulée Une Marthe , le texte vient de reparaître, parmi d’autres, dans un recueil en format poche. A force d’essuyer tous les outrages possibles, cette Marthe-là – née elle aussi au cap du XXe siècle – dévide un monologue de simplette dénonçant avec puissance toute l’ignominie de la misogynie ambiante, à l’orée des «temps modernes».


* «Alice Rivaz, devenir romancière» sera en librairie dès septembre. On peut déjà se le procurer par souscription auprès de l’Association Mémoire de femmes, qui l’édite. Rens.: csayegh@csp-law.ch

Créé: 24.08.2015, 10h42

Orfèvre dans l'art de la nouvelle

Voilà des textes qu’Alice Rivaz a réunis en 1961 pour les Editions La Baconnière, à Boudry. Des histoires tortueuses de couples suisses romands à l’ancienne. De femmes et d’hommes qui tentaient vainement de s’aimer dans le cadre rigoriste et empesé de structures moralistes relevant d’une période que l’ont dit désormais éculée. Mais l’est-elle vraiment? Le style soyeux qui les dévide est à la fois élégant, «proustien», mais il peut être frais et instantané, «ramuzien», notamment dans les dialogues. Et d’une modernité étonnante. Ces nouvelles avaient paru dans divers journaux et hebdomadaires romands au cours de la Seconde Guerre mondiale. Dans la première, Sans alcool – qui donne son titre au recueil – on est plongé dans les notes d’une diariste qui explore la vie des restaurants. Dans d’autres on entend le piano triste d’une Mademoiselle Lina, on apprend l’anglais dans un contexte drolatique. On s’immerge dans le conte de Noël d’une nécessiteuse. On y retrouve la fameuse Marthe, dont le destin a servi de fil rouge à Valérie Cossy dans son essai.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Coronavirus: les courbes s'aplanissent
Plus...