1936 sur la Croisette: le dormeur du banc

DécryptageOn zoome sur une image de Pierre Jamet (1910-2000) prise à Cannes, et comprise dans l'exposition «Photographie, arme de classe» à découvrir au Centre de la Photographie de Genève.

«Le Banc», Cannes, 1936, épreuve gélatino-argentique.

«Le Banc», Cannes, 1936, épreuve gélatino-argentique. Image: PIERRE JAMET

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Des ouvriers équipés d’objectifs se sont fédérés dès la fin des années 20 en Allemagne, et à peine quelques années plus tard en France, afin de «doter le prolétariat d’une puissante organisation de photographes révolutionnaires». La formule revient à Henri Tracol, qui, dans le contexte tendu de 1933, a lui-même doté l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) d’une section photographique. Un Henri Tracol auquel l’exposition à voir actuellement au Centre de la photographie Genève emprunte le titre militant d’«arme de classe».

Les quelque 300 tirages rassemblés, datant de 1928 à 1936, proviennent largement de la collection Christian Bouqueret, entrée voici dix ans au Cabinet de la photographie du Musée national d’art moderne. Après un déploiement sur place au Centre Pompidou, le corpus choisi s’est exhibé à Charleroi, en Belgique, avant de venir, enrichi d’un chapitre suisse romand, orner les cimaises du CPG.

Si l’auteur du cliché reproduit ci-contre, le Français Pierre Jamet, ne pointait pas matin et soir à l’usine, ses sympathies l’ont tôt lié à l’AEAR, à la chorale de laquelle il participait comme ténor. De plus, son usage de l’appareil photo en fait dès le plus jeune âge l’un des précurseurs du courant humaniste illustré par Henri Cartier-Bresson ou Willy Ronis. Jusqu’à sa mort en 2000, ce natif de 1910 n’aura au fond cessé de chanter et documenter la vie quotidienne des petites gens, jalonnée entre autre par le Front populaire. Pour les bienfaits de la promenade, on ne manquera pas le détour par www.pierrejamet-photo.com, où de très belles séries, y compris les «Dormeurs», se donnent à voir.


«Photographie, arme de classe – la photographie sociale et documentaire en France 1928-1936» Centre de la photographie Genève, jusqu’au 18 mars, 022 329 28 35, www.centrephotogeneve.ch

Créé: 20.02.2020, 18h34

La pluie n’affecte guère l’homme étendu sur la charpente. À la position de ses jambes et à sa casquette descellée, on comprend que, des quatre corps installés là, sur le front de mer, le gisant est le seul qui soit indubitablement endormi. Nul besoin de voir les visages et les yeux plus ou moins clos, l’unique chapeau sans tête atteste ici du sommeil profond de son propriétaire.

Sous la coiffe, la nuque dodeline. Le regard, contrairement à celui des voisins de gauche, ne se porte pas vers le large au-delà de la balustrade. Se pourrait-il qu’on ait affaire à un second dormeur sur le banc, assis celui-ci, à l’arrière-plan de la figure couchée? Ou le vieillard – à en croire sa posture et son embonpoint – se concentre-t-il sur un livre ouvert? Un en-cas en voie de déballage? Une tache sur le pantalon? Cachée comme les autres, cette face baissée polarise ici tout le mystère d’un cliché pris sur le vif.

Le pépin ouvert révèle que le ciel sur les têtes, outre leur infliger sa grisaille, les arrose d’un invisible crachin. Il offre surtout une rime médiane et bombée aux lignes qui strient longitudinalement la photo.

Dans un dégradé de gris, les axes horizontal (souligné par les lattes de la banquette) et vertical (qu’exprime la tige centrale du parapluie) structurent l’image. Seules les ferronneries de la rambarde dessinent leurs courbes et volutes. Quoique métalliques, elles font écho à la vie organique de nos anonymes.

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