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Entretien «Confinés, les ados le sont depuis longtemps.» Parole de sociologue

Depuis dix ans, la sociologue Claire Balleys mène ses recherches sur la communication et les médias. Professeure à la Haute École de travail social de Genève, elle porte un regard original sur un thème aussi débattu que mal compris: la socialisation adolescente et les pratiques numériques.

Claire Balleys, sociologue
Claire Balleys, sociologue
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Après avoir récolté notre florilège de paroles auprès des jeunes de 15 à 19 ans, Claire Balleys réagit à ce que nous avons entendu sur le terrain.

Après deux mois sans école, les jeunes interrogés manifestent une certaine lassitude des écrans, du téléphone en particulier. Ça vous étonne?

Absolument pas. Ce que la majorité des ados aime plus que tout, c’est se voir les uns les autres en présence physique.

L’écran est-il un faux problème?

Certains parents tiennent un discours contradictoire quant à la nécessité des écrans. En disant à leur enfant: l’espace public est dangereux, il te faut un téléphone pour être constamment joignable. Dans un même temps, les parents reconnaissent que l’usage du téléphone comporte également des dangers. On assiste ici à la manifestation d’une double peur.

Armés de téléphones, les ados sortent-ils à loisir?

Pas toujours. On peut parfois parler d’une liberté surveillée! L’autonomie des ados dans l’espace public n’a jamais été aussi limitée, en raison des craintes véhiculées notamment par les médias, que les parents ressentent fortement. Ce qui est vrai pour la plupart des familles, en particulier les classes favorisées. Les adultes ont peur que leurs enfants fassent de mauvaises rencontres. Comme certains ont peur du Cycle d’orientation, où «tout le monde est mélangé»: «Ma fille est comme une petite gazelle dans la jungle» déclarait un parent… L’espace public, les parcs, les rues, les cours d’école sont moins autorisés qu’auparavant. Parallèlement, le sentiment de dérangement, de trouble à l’ordre public, se manifeste plus vite chez les adultes. Pourtant, la recherche montre que l’espace public n’a jamais été aussi sécurisé qu’aujourd’hui, en dehors des périodes d’épidémie bien sûr!

Aller au parc, c’est le «rêve» que raconte une ado du Cycle…

Un adolescent, pour grandir, a besoin de ses pairs. Limiter ses sorties, c’est limiter son acquisition de l’autonomie. Personne ne peut se construire en restant cloîtré. Prenez l’exemple des Eaux-Vives, quartier aujourd’hui très gentrifié: voilà un ado à qui l’on demande pourquoi il ne veut pas fréquenter la maison de quartier. Que répond-il? Qu’il veut simplement descendre en bas de chez lui pour croiser ses potes. Les espaces dédiés aux jeunes ne sont pas toujours les espaces où ils ressentent le plus de liberté.

Mais si les ados ne sortent pas, où sont-ils?

Les ados de 2020 sont très encadrés, en particulier dans les familles des classes privilégiées. Leurs agendas sont chargés d’activités extrascolaires, pour qu’ils acquièrent des compétences considérées comme utiles, et pour éviter qu’ils ne «traînent» dehors.

Que dire alors de cette période de semi-confinement qui s’achève lentement?

C’est encore pire. Sans l’école, on perd un lieu social important. De façon générale, ce confinement a ceci de particulier qu’il s’inscrit dans un mouvement observé depuis longtemps. Avec ou sans virus, les ados sont déjà confinés.

Depuis quand observe-t-on ce confinement des adolescents?

Depuis une trentaine d’années. Pour qui était ado en 2000, la liberté de mouvement était déjà plus restreinte que pour la génération précédente. Mais pour les ados de 2020, la situation devient critique. Avant la pandémie, beaucoup de jeunes avaient déjà des libertés restreintes, Espérons que les parents et la société entendent leur besoin d’autonomie, qui nécessite de développer une liberté de mouvement et une confiance dans l’espace public.