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Agression sur un mineur
Mon enfant est-il victime d’abus sexuel?

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Pour complèter notre enquête, trois professionnels livrent leurs conseils. Marco Tuberoso est psychologue au sein de l’association ESPAS, référence vaudoise en matière d’abus sexuels. La pédiatre Francesca Hoegger est médecin cadre au CAN Team (Child Abuse and Neglect Team) du CHUV, unité pédiatrique qui soutient les professionnels de santé dans des situations de maltraitance, y compris les actes d’ordre sexuel. Et Cyril Knob, pédiatre à la Division interdisciplinaire de santé des adolescents du CHUV (DISA).

Un jeune enfant abusé sexuellement peut-il exprimer avec des mots clairs ce qui lui arrive?

«Ça arrive, mais c’est assez rare», prévient Marco Tuberoso, psychologue chez ESPAS. «Et c’est bien pour cela que les enfants de 0 à 6 ans ont plus de risque de se faire agresser. Parfois, l’enfant ne sait pas ce qui lui arrive. Si cela ne lui fait pas mal, il ne se rend pas compte, ou il n’a tout simplement pas les mots pour s’exprimer. Parfois, un enfant décrit, avec ses mots, un comportement sexuel, comme «il y avait quelque chose qui sortait du zizi», alors cela doit nous alarmer. Il peut toutefois être compliqué de savoir si ces mots ont été retravaillés par le parent ou reformulés sans le vouloir.»

Pour la doctoresse Francesca Hoegger du CAN Team: «La chose primordiale, c’est ce que l’enfant a dit spontanément.»

A-t-il généralement des marques physiques?

Contrairement à ce que nombre de parents peuvent imaginer, l’examen médico-légal apporte rarement la preuve d’un abus, et un examen normal ne peut pas infirmer qu’un abus ait eu lieu. «Les constats, sur les filles ou les garçons, sont normaux dans 95% des cas d’agressions sexuelles!» explique la doctoresse Francesca Hoegger.

«Chez la petite fille prépubère, alors que l’hymen est beaucoup moins élastique, on pourrait imaginer des lésions s’il y a eu pénétration, et pourtant 70% des fillettes prépubères ayant subi une pénétration vaginale ont un examen normal, et c’est donc bien l’enquête judiciaire qui découle de l’audition qui peut aider à déceler un abus, insiste la pédiatre. D’où l’importance des mots émis par l’enfant.»

Du côté purement médical, il n’y a pas de symptômes typiques, reprend la pédiatre du CAN Team. «C’est alors davantage la récurrence opiniâtre de certains symptômes sans explication, notamment génito-urinaires, qui peut faire évoquer un abus lors d’un diagnostic différentiel.»

Hormis les mots, qu’est-ce qui doit nous alarmer?

«Un comportement sexuel qui n’est pas en adéquation avec l’âge de l’enfant, explique Marco Tuberoso. Un enfant qui prend le sexe d’un autre enfant dans la bouche, ce n’est pas instinctif, donc c’est qu’il a vécu ou au moins vu quelque chose.»

La pédiatre Francesca Hoegger, médecin cadre au CAN Team. Marco Tuberoso, psychologue à ESPAS. Et Cyril Knob, pédiatre à la DISA.

Comment réagir si mon enfant dit des choses suspectes?

«La première chose à faire est de l’écouter mais de ne pas l'interroger», explique Francesca Hoegger. «Cela est très difficile évidemment. Vous pouvez dire: «C’est important ce que tu me dis.» Une des seules questions que l’on peut poser est: «Est-ce que tu peux m’en dire plus?» Mais dès que l’on a suffisamment de doutes et d’inquiétudes, c’est mieux de l’arrêter et de laisser la police faire l’enquête.»

La pédiatre met en garde contre les bonnes intentions qui peuvent s’avérer néfastes pour percer la vérité. «Nous avons vu parfois des situations où l’école mène sa petite enquête et interroge la présumée victime tout comme l’agresseur potentiel, cela sans connaître les protocoles d’auditions spécifiques aux enfants. Ceci est contre-indiqué, même lorsque cette intention provient d’un médecin de famille ou d’un pédiatre.»

Il s’est confié. On fait quoi ensuite?

«Tout d’abord, un enfant a besoin que l’acte s'arrête, donc il doit être protégé de l'éventuel agresseur, répond Marco Tuberoso. Il a ensuite besoin d’être entendu et cru. Il faut que l’adulte l’écoute.»

Francesca Hoegger insiste: «L’urgence, c’est très souvent l’audition de police faite selon le protocole NICHD (lire l’encadré) et l’enquête judiciaire. Il s’agit de poser les bonnes questions pour éviter toute influence. Il y a rarement urgence à faire un examen médico-légal chez un petit enfant, à moins que l’enfant ne soit physiquement blessé ou que l’acte soit pris sur le fait ou date de moins de 72 heures. On peut trouver de l’ADN lors d’un examen médico-légal jusqu’à sept jours après une agression avec contact physique, mais même dans ce cas, il vaut parfois mieux auditionner avant l’examen. Ainsi, on peut préciser le type d’agression à documenter et parfois éviter un examen médico-légal inutile à un enfant. Car l’examen peut aussi teinter le discours de l’enfant. On voit des d’affaires où des enfants en âge d’être auditionnés ne sont pas entendus ou seulement six mois plus tard, cela n’est pas optimal. La présumée victime comme le présumé agresseur devraient être entendus par la police le plus rapidement possible. L’examen reste indiqué même si les faits datent de plus de sept jours dans les cas d’agression avec contact physique, mais, dans ce cas, il ne fait pas sens avant l’audition qui précise le type d’agression à documenter.»

Cyril Knob, pédiatre de la DISA, abonde: «Plus vite on entend, mieux c’est. Et n’oublions pas l’enjeu de soin. La qualité de l’écoute accordée à un enfant victime conditionne sa capacité à se reconstruire. Tant que l’enfant n’a pas été entendu et mis en protection, il est difficile de commencer une thérapie.»

Peut-il révéler des faits très anciens?

«L’enfant est parfois dissocié, ou alors il ne sait tout simplement pas que ce qui lui arrive n’est pas normal, observe Francesca Hoegger. Il peut se passer plusieurs années pour que cela émerge.»

Les enfants mentent-ils souvent au sujet d’abus?

De jeunes enfants qui inventent de toutes pièces une histoire ou qui mentent sciemment, les professionnels n’y croient pas. «La parole de l’enfant peut toutefois être influencée, explique Francesca Hoegger. Un enfant va regarder la réaction de l’adulte et cela peut modifier son discours. Il peut parfois répéter des choses qu’il a entendues.» «Ou désigner la mauvaise personne, observe Marco Tuberoso d’ESPAS. Évidemment, les conflits parentaux sont fréquents et cela peut aussi avoir une influence.»

Francesca Hoegger met en garde: «Un enfant qui se rétracte après avoir dit des choses inquiétantes et dit que ce n’est pas arrivé ou que c’était un rêve devrait néanmoins alerter, cela ne devrait pas non plus être pris d’emblée pour un mensonge.» Pour elle, il est aussi important de savoir comment l’enfant nomme ses parties intimes. «Il arrive encore aujourd’hui que lorsqu’un enfant utilise le mot «vulve» par exemple, la personne en face estime que quelqu’un l’a influencé. On sait pourtant qu’apprendre les vrais termes dès le plus jeune âge offre une meilleure protection, l’enfant étant mieux armé pour en parler. Ce n’est donc pas forcément un signe de mensonge.»

Un conflit parental peut-il a contrario faire perdre de vue la parole de l’enfant?

C’est un risque important, relèvent les experts. «En tant qu’adulte, on se met naturellement à la place d’un autre adulte, on s’identifie au père ou à la mère, au point d’oublier la parole de l’enfant, explique le Dr Cyril Knob. C’est un biais qui arrive, malheureusement, encore trop souvent.»

Un auteur mineur, est-ce rare?

L’ado est le premier auteur agresseur de mineurs, explique Marco Tuberoso. Il milite pour que chaque enfant ou ado ayant commis une infraction à caractère sexuel soit amené devant la justice. On ne parle pas de pédophilie chez les jeunes, précise-t-il.

«Si on ne fait rien, s’il n’y a pas un stop clair et net, il y a alors un risque que ce jeune devienne un adulte auteur d’agressions. Il est aussi important de venir en aide à ces jeunes agresseurs en comprenant pourquoi ils sont entrés en délinquance. Parfois, le jeune lui-même est maltraité. Si, pour le parent d’une victime, le jeune agresseur est parfois perçu comme un monstre, pour nous, il est un jeune en danger. Je ne dis pas cela afin de minimiser, mais parce qu’il faut les encadrer.»

Comment améliorer la prise en charge des enfants?

Marco Tuberoso milite pour une meilleure formation de tous les professionnels, qu’ils soient du milieu scolaire, de la crèche ou pédiatres. Tout comme le milieu judiciaire et les avocats. Au CAN Team, la doctoresse Francesca Hoegger observe que cette urgence de l’audition de l’enfant par les bonnes personnes n’est pas encore toujours facile à coordonner entre les différents acteurs de la protection de l’enfant.