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ChroniqueComment échapper à la troisième vague?

«Il n’y a qu’une chose qui ne s’est pas arrêtée avec le Covid-19, ce sont les guerres», lâche Filippo Grandi, le haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), qui présente le rapport 2019 sur les déplacements forcés, diffusé ce jeudi.

Le cocktail des crises rend la situation mondiale plus explosive que jamais. En dix ans, le nombre de personnes déplacées a doublé, passant de 40 millions à 80 millions à la fin de 2019 alors qu’en deuxième partie des années 90 on avait assisté à un tassement des «flux». Comment l’expliquer? Les crises humanitaires, les conflits de tous ordres, les atteintes aux droits humains ne cessent de se multiplier, faisant fuir massivement les populations. Mais au moins aussi révélateur est le nombre des «retours». 3,9 millions seulement des personnes déplacées dans le monde ont pu rentrer chez elles au cours des dix dernières années. C’est deux fois moins que pendant la décennie 2000-2010 et quatre fois moins qu’au cours de la période 1990-2000. Ces retours au compte-gouttes montrent que les crises et conflits sont devenus de plus en plus durables. Une tendance nette qui traduit l’impuissance croissante des États et du système international à résoudre des problèmes majeurs.

Tel était l’état peu glorieux du monde à la fin de 2019. Depuis, les choses se sont sérieusement détériorées. Car les données du rapport du HCR sur la décennie écoulée ne prennent pas en compte les effets ravageurs du Covid-19. Le voici donc, résumé en trois points.

1. Le nombre de demandeurs d’asile a régressé de façon spectaculaire. Baisse de 43% au mois de mars. L’indicateur en temps normal marquerait un progrès. Là, il inquiète parce qu’il ne reflète pas une diminution des besoins en matière d’asile mais bien l’impossibilité pour ceux qui sont persécutés de traverser des frontières quasi toutes bouclées pour freiner la pandémie. Ceux qui auraient pu devenir réfugiés restent prisonniers et victimes de violations des droits de l’homme.

2. À cette baisse en matière d’asile répond une hausse bien plus importante du nombre de personnes déplacées, toutes catégories confondues. Car les mesures de protection et de confinement prises dans les pays les plus pauvres ont mis à genoux des économies déjà fragiles. Avec d’autant plus de violence qu’elles sont basées sur des jobs de rue, informels, qui n’autorisent ni épargne ni réserve. La pauvreté et la malnutrition se propagent ainsi à grande vitesse, induisant, on le sait, d’énormes déplacements de populations, notamment à l’intérieur des frontières.

3. Si les États industrialisés dégagent des milliers de milliards de francs pour soutenir l’économie, cette aide va d’abord à leur propre population. La solidarité internationale au départ de la crise fut remarquable. Tout laisse à craindre qu’elle ne s’essouffle sur la durée alors que les besoins vont grandir. Que restera-t-il en 2021 pour les organisations internationales dispensant l’aide humanitaire? Les organisations non gouvernementales (ONG), infiniment plus fragiles, font déjà les frais du manque de fonds et nombre d’entre elles craignent de disparaître faute de trouver des financements l’an prochain. Or, comme le reconnaît Filippo Grandi, ce sont souvent les premières, et parfois les seules, à pouvoir accéder aux victimes sur le terrain.

Alors que l’Europe panse ses blessures, elle ne peut oublier que dans le Sud, l’impact socio-économique (famine, malnutrition, pauvreté…) du coronavirus sera encore plus destructeur que chez nous. Et que, si la solidarité fait défaut, cette crise nous reviendra en pleine face. Appelons-la la troisième vague, en espérant que la deuxième se brise avant d’atteindre nos rivages.