La Comédie à GenèveAvec ses treize danseurs, Anne Teresa de Keersmaeker fait comme l’oiseau
Sous-titré «After the tempest», «Exit Above» traverse le déluge qui s’abat en invoquant le chef-d’œuvre shakespearien. Et voltige entre blues et hip-hop.

N’en déplaise à Michel Fugain, ça ne fait pas que «vivre d’air pur et d’eau fraîche», un oiseau. Ça marche en mettant un pied devant l’autre, comme nous. Ça s’égosille en chansons éperdues, comme nous aussi. Ça vole en battant des ailes, un peu mieux que nous – mais on fait ce qu’on peut. Et ça réagit physiquement aux plus infimes fluctuations du vent, des températures, des feuillages ou des dangers, comme nous ne savons plus le faire.

La céleste chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker (ATDK) assume ouvertement deux sources d’inspiration à cet «Exit Above» accueilli ces jours à La Comédie après une création à Bruxelles en mai 2023 et un passage à Avignon: «La tempête» de Shakespeare, et le blues afro-américain à l’origine de la pop music. Il est cependant impossible qu’elle n’ait pas également en ligne de mire les passereaux et les aigles, les éperviers et les alouettes dont elle évoque à tout moment les mouvements, les piaillements et l’élévation.

La première des deux références pose le contexte de cette pièce sombre et joyeuse pour treize danseuses et danseurs: nous nous situons aujourd’hui après la catastrophe et tentons, dans les mots d’ATDK, un ultime «pari sur la beauté». La seconde, elle, déroule la playlist de la même ATDK: ponctuée de sublimissimes «walking songs» de blues composés et interprétés par la prodigieuse Meskerem Mees, une orageuse bande-son (signée feu Jean-Marie Aerts et Carlos Garbin, actif sur scène) crache des trombes d’electro, de rock ou de techno, à la moindre pulsation desquelles réagissent, individuellement ou à l’unisson, les corps répartis sur un plateau strié d’ellipses.

Qu’ils marchent, se figent ou s’élancent, ces corps répondent aux impulsions sonores comme l’hirondelle à la brise: ATDK n’a jamais professé d’autre loi, qu’elle convoque Bach ou John Coltrane. C’est dans l’attention au monde extérieur que résident tant le salut du vivant que son espoir d’un possible bonheur. Une promesse fragile en soi, mais que tient «Exit Above» en faisant traverser une à une toutes les formes de musique populaire à sa nuée d’oies sauvages, les spectateurs agrippés à leurs pattes. «We are melting in the air» (nous nous fondons dans les airs), finit par roucouler la dernière chanson…
«Exit Above», jusqu’au 28 sept. à La Comédie, www.comedie.ch
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