En images et en graphiquesQue reste-t-il des saisons?
Le développement de la végétation n’a jamais été aussi précoce que cette année. L’expression «y a plus de saisons» est-elle devenue réalité?
Les saisons selon les plantes
Il est une chose qui révèle presque à coup sûr notre position dans le cycle annuel des saisons. Sans même avoir à endurer la chaleur étouffante d’un été caniculaire ou le froid de l’hiver, un rapide coup d’œil à travers la fenêtre manque rarement de nous renseigner sur le mois en cours.
Car la flore est le marqueur indéniable des saisons: influencées à la fois par les conditions astronomiques, climatiques et météorologiques, les plantes se transforment au gré du calendrier selon des processus biologiques dont la subtilité est encore mal comprise.
Or, le moment de la transition entre les différents stades de développement des plantes peut énormément varier d’une année à l’autre. Au point de parfois nous faire perdre nos repères. Ces changements sautent aux yeux si l’on se penche sur les relevés historiques de notre marronnier.
Dormance et croissance
La Suisse étudie le développement de sa végétation depuis les années 50. Verdissement, floraison, chute des feuilles et autres comportements saisonniers sont minutieusement observés et consignés par l’Office fédéral de météorologie et de climatologie (MétéoSuisse). Cette recherche porte le nom de phénologie.
«Notre réseau compte 160 stations, indique Regula Gehrig, climatologue chez MétéoSuisse et vice-présidente de la commission suisse pour la phénologie et la saisonnalité. Certains de nos observateurs surveillent les mêmes plantes depuis plus de quarante ans.»
Contrairement aux saisons astronomiques – celles de notre calendrier – les périodes phénologiques ne sont pas déterminées par des dates fixes, mais suivent les cycles de la nature. Les perce-neige marquent le début du printemps, la floraison du tilleul et du châtaignier indiquent le début de l’été et le mûrissement de baies de sureau noir annonce l’automne.
Les détails des processus biologiques qui plongent les plantes en état de dormance, pour se protéger du froid de l’hiver, ou déclenchent l’éclosion des bourgeons, sont encore mal connus. De nombreux facteurs entrent en jeu: humidité, qualité du sol, durée du jour et surtout, température.
La disparition des saisons
Selon une étude de l’Université du Colorado à Boulder, les tropiques s’étendent de quelques dixièmes de degré de latitude tous les dix ans. Le réchauffement planétaire serait responsable de cette expansion du climat équatorial, privant certaines régions, qui connaissaient autrefois quatre saisons, du printemps et de l’automne.
La Suisse n’en est pas encore là. Toutefois, si l’on considère le printemps phénologique comme le marqueur du retour des beaux jours, alors la période printemps-été se rallonge indéniablement. Année après année, le réveil des plantes grappille quelques jours à l’hiver. «Le rallongement de cette phase de l’année est avant tout le fait d’un printemps de plus en plus précoce», précise Regula Gehrig.
En Suisse, malgré le fort réchauffement, les hivers sont encore suffisamment frais pour permettre une réaction normale du développement des feuilles et de la floraison: autrement dit, plus l’hiver et le printemps sont chauds, plus la végétation démarre tôt. Mais la tendance au réchauffement risque cependant de masquer ce décalage. «Un manque de froid en hiver peut aussi retarder le débourrement (ndlr: le moment où les bourgeons se développent), souligne Regula Gehrig. Ce n’est pas encore le cas dans notre pays, mais on peut le constater dans le sud de l’Europe, comme en Espagne. Ce sera peut-être aussi la norme en Suisse dans deux ou trois décennies.»
En attendant, les observations de MétéoSuisse nous permettent encore de déceler un décalage dans les mesures. Si les écarts entre les phases de développement des plantes ne sont pas plus prononcés aujourd’hui qu’il y a vingt-cinq ou cinquante ans, l’apparition des fleurs est, elle, toujours plus précoce. Pour mieux le comprendre, nous avons calculé la date de fleurissement moyenne, par tranche de vingt-cinq ans, de plantes qui disposent de longues séries d’observation.
Un indice pour le printemps
Le printemps phénologique est si important pour la recherche saisonnière qu’il porte un indice à son nom. Calculé sur la base de différents stades de développement d’une sélection d’arbres et de fleurs, il permet de mettre en évidence les effets du changement climatique sur la végétation. Il facilite aussi la création de modèles qui permettront de prévoir les évolutions et tendances à venir.
L’indice du printemps intègre les observations de près de 80 stations du réseau de surveillance phénologique suisse. Il mesure l’écart en jours de la phase de développement de la végétation en Suisse par rapport à la moyenne de la période 1991-2020. Cette période de référence est définie tous les dix ans par l’Organisation météorologique mondiale. Elle permet de comparer le climat actuel avec les périodes passées.
Un printemps précoce pourrait en réjouir plus d’un. Pourtant, un hiver trop doux est aussi synonyme de mauvaise récolte: le mécanisme qui doit sortir la plante de sa dormance se brouille et celle-ci reste endormie. «Si l’hiver n’est pas assez froid, alors la floraison est moins intense, précise Régula Gehrig. On l’a constaté en Tunisie, dans les cultures de pistaches. La production de ces fruits est moins importante après les hivers doux.»
Une éclosion précoce fait aussi courir le risque aux fleurs des arbres fruitiers de geler quand les températures chutent. «Il y a trente ou quarante ans en arrière, la vigne commençait à se développer durant la première quinzaine d’avril, explique Vincent Devantay, météorologue à MétéoNews. Cette année, elle a commencé à débourrer à partir de la mi-mars.» Il suffit alors d’un coup de froid, habituel durant cette période de l’année, pour faire énormément de dégâts.
Les dés climatiques
Dans les années 80, James Hansen, un climatologue américain, suggéra de considérer le climat comme une paire de dés: chacune de leurs faces devrait avoir une chance égale d'apparaître après un lancer. Mais avec le réchauffement climatique, la probabilité de tomber sur les faces qui correspondent à des événements météorologiques extrêmes augmente. Selon le chercheur, à partir d’un certain nombre de jets, on devrait se rendre compte que les dés sont truqués.
James Hansen pensait que cette prise de conscience renforcerait la sensibilisation au changement climatique. En Suisse, ce sont peut-être les plantes qui nous révèlent que les dés du climat sont pipés.
Note: Les jours présentés dans les graphiques sont calculés sans tenir compte des années bissextiles.
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