Passer au contenu principal

Théâtre invisibleCes compagnies qui œuvrent loin des projecteurs

Que les spectacles soient biffés ou renvoyés aux calendes grecques, le travail des artistes de la scène se poursuit normalement. Parce que Genève a cette chance. Pour le jour où. Parce qu’on ne saurait faire mieux. Pour la beauté du geste.

Au Galpon, le Studio d’action théâtrale de Gabriel Alvarez aurait dû offrir ses «Bacchantes» au public cette semaine. Le spectacle est monté, clés en main, pour une exploitation sine die.
Au Galpon, le Studio d’action théâtrale de Gabriel Alvarez aurait dû offrir ses «Bacchantes» au public cette semaine. Le spectacle est monté, clés en main, pour une exploitation sine die.
ELISA MURCIA ARTENGO

Épargnées par les mesures sanitaires aujourd’hui en vigueur, les répétitions – jusqu’à 15 personnes – vont bon train à Genève. On dénombre une bonne douzaine de compagnies actuellement à pied d’œuvre. Mais dans l’ombre. Car sans les priver de création, la situation leur interdit de partager celle-ci avec le public. Nul ne sait si – et encore moins quand – le fruit de leur travail pourra rencontrer son audience. Alors, ces comédiens que l’on dit cabotins, ces metteurs en scène que l’on dit mégalos, comment vivent-ils cette discrétion temporairement imposée? On est allé guigner derrière quelques rideaux fermés.

Soirée de première, mardi dernier, sur les bords de l’Arve. C’est du moins ce qu’annonçait le calendrier. Ajournée sine die, la représentation des «Bacchantes» n’aura pourtant pas lieu. Gabriel Alvarez et son Studio d’action théâtrale s’y étaient préparés: «On savait que le terme de l’état de nécessité coïncidait avec la dernière de nos représentations, mais on a décidé de travailler quand même, dans les conditions d’une réception par le public», fait remarquer le metteur en scène et codirecteur du Galpon, dont la politique en temps de Covid consiste à reporter plutôt qu’annuler («Je ne vous dis pas le bordel à venir!»).

L’ersatz numérique

Alors, en attendant la saison 2021-2022 pour les représentations en bonne et due forme de ces «Bacchantes» d’après Euripide, l’équipe de dix, dont sept comédiens, trouve des combines. «On invite une ou deux personnes sur rendez-vous, et on leur donne une générale. Il arrive que je sois le seul témoin du spectacle: en tant qu’homme de théâtre, j’estime qu’un spectateur unique suffit», souffle le créateur. «C’est notre acte de résistance», ajoute-t-il, non sans reconnaître le privilège dont jouissent les troupes soutenues par la Ville, ou par la Loterie Romande notamment, qui «peuvent garder leurs subventions et payer leurs collaborateurs, même en l’absence de public». Ainsi, il ne viendrait pas à l’esprit de Gabriel Alvarez de recourir à un quelconque substitut destiné à une diffusion par voie informatique. «Nous pratiquons un art vivant, affirme-t-il. Nous refusons de céder au piège des captations vidéo, qui annonceraient la fin du théâtre. Nos outils sont spécifiques, et nous y tenons.»

«Il arrive que je sois le seul témoin du spectacle: en tant qu’homme de théâtre, j’estime qu’un spectateur unique suffit.»

Gabriel Alvarez, metteur en scène, codirecteur du Théâtre du Galpon

Alexandre Simon et Cosima Weiter, le binôme qui compose la Cie_avec, ne sont pas tout à fait de cet avis. Initialement prévu pour une diffusion au Petit-Lancy, leur spectacle pluridisciplinaire «Discours aux végétaux» a subi le bal des annulations et reports. Néanmoins abouti en deux versions différentes – une légère, destinée à tourner dans les écoles, une «évoluée», promises aux plateaux de théâtre –, le projet attend de pouvoir se partager en juin, à Chêne-Bourg. «Pendant le processus de création, on a travaillé sans se poser de questions, en obéissant aux mêmes exigences que d’habitude, confie Alexandre Simon. Comme c’est le cas aujourd’hui sur «Nord», que nous devrions présenter au Grütli en février prochain.»

Mais afin de garder une trace de la pièce, qui lui permette de la reprendre au pied levé le moment venu, l’équipe a opté pour la réalisation d’une captation. «Pas pour le public, mais à l’intention des programmateurs, des journalistes ou du D.I.P.», précise le responsable de la part vidéo qui s’accouple avec l’écriture de Cosima Weiter. Et de développer: «Il faut songer à des objets alternatifs, conçus en fonction du projet scénique, mais diffusables par d’autres moyens. Cette crise nous oblige à inventer de nouvelles formes, et qui échappent si possible aux outils proposés par les géants de l’industrie numérique.»

La Cie_Avec d’Alexandre Simon et Cosima Weiter propose une version vidéo de son «Discours aux végétaux» prévu cette semaine au Petit-Lancy.
La Cie_Avec d’Alexandre Simon et Cosima Weiter propose une version vidéo de son «Discours aux végétaux» prévu cette semaine au Petit-Lancy.
ALEX SIMHA

La fabrique en continu

À Genève, le Poche est le seul théâtre à bénéficier d’une compagnie à demeure. Depuis 2018, son directeur Mathieu Bertholet y nomme chaque saison un Ensemble d’une petite dizaine de comédiens, salariés pour y interpréter les créations sur neuf mois. Aussi, rue du Cheval-Blanc, on fait son miel toute l’année, que l’apiculteur vienne ou non le récolter. Cette année 2020, un réagencement constant des plannings a été nécessaire, en suivant chaque fois plusieurs scénarios potentiels. Si les représentations d’«Édith» ont dû être suspendues et celles de «La Maison sur Monkey Island» repoussées, le rythme des répétitions s’est intensifié. «Notre pari, explique l’attachée de presse Julia Schaad, consiste à éviter la casse, quitte à déborder sur la saison prochaine. Concernant les répétitions, on préfère mettre les bouchées doubles maintenant, pour mieux montrer après. Une fois ficelées, nos créations pourront se jouer de façon groupée, grâce au calendrier flexible que permet notre Ensemble à résidence. Les incertitudes bousculent notre logistique, mais ne pèsent pas sur le travail artistique.