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BotaniqueCes arbres remarquables qui racontent Genève

Le canton compte 750 espèces d’arbres. Nombre d’entre eux sont liés à la riche histoire botanique de Genève. Tour guidé avec un expert.

Le cèdre du Liban de l’avenue de  Frontenex fête cette année ses 200 ans.
FRANK MENTHA

C’est l’un des rares bons côtés de cette étrange période: le semi-confinement nous conduit à redécouvrir des plaisirs simples. L’heure est aux balades de proximité, à pied ou à vélo. Dans cette vie «slow», on se met à regarder la nature jusque dans ses moindres détails. Alors levons le nez, car à Genève, le riche patrimoine arboricole est l’un des meilleurs alliés des rêveries du promeneur solitaire. Le saviez-vous? Notre canton, au climat tempéré, a la particularité d’abriter quelque 750 espèces d’arbres et variétés, bien plus que les 180 espèces indigènes d’arbres et d’arbustes recensés sur le territoire national. Et sur les 500’000 arbres genevois qui se situent hors forêt, près de 240’000 sont des spécimens isolés, un record absolu à l’échelle de l’Europe.

Une passion genevoise

Comment expliquer cette double particularité? «La diversité des espèces à Genève est étroitement liée à l’histoire d’un canton qui s’est passionné et se passionne encore pour la botanique et la dendrologie, la science des arbres», explique Roger Beer, chef du Secteur des forêts et des arbres isolés à l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature (OCAN) et président depuis plus de vingt ans de la Société suisse de dendrologie. «Dès le XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe, les grandes familles patriciennes genevoises se mettent à importer ou rapporter de voyages des essences exotiques. Ces arbres étrangers sont une marque de richesse, que l’on voit volontiers pousser sur sa propriété.»


Il faut aussi dire que Genève compte au XIXe siècle de gros influenceurs en la matière. Le botaniste Augustin Pyramus de Candolle, tout comme le feront ses descendants, rêve de dresser l’inventaire complet de toutes les espèces de végétaux croissant sur la planète. Même entrain chez Edmond Boissier, l’une des plus grandes fortunes du canton, qui a les moyens de s’adonner à pareille passion. Avec une certaine conviction: il pense que les plantes sont des créations de Dieu. À eux deux, de Candolle et Boissier décriront plus de 12’000 espèces nouvelles.


Les traces de cet amour genevois pour la botanique, et en particulier pour les arbres, se nichent aujourd’hui en de nombreux coins du territoire. Parfois bien cachés, dans des propriétés privées, comme les jardins du château de Rothschild à Pregny, par exemple. Ou sur le domaine de Miolan, à Choulex, terre d’Edmond Boissier, qui s’est beaucoup intéressé à la flore orientale et espagnole. C’est lui qui ramène le sapin d’Espagne à Genève, vers 1837. La tradition ornementale persistera sur le domaine: séquoias, pins noirs, cèdres du Liban et de jeunes sapins d’Espagne y jouent aujourd’hui les vedettes.


Mais, et c’est une chance pour les Genevois, cet héritage se trouve aussi dans les nombreux parcs publics de la ville, anciennes propriétés devenues accessibles grâce à des legs ou des rachats de terres. Voyez notre proposition de balades ci-après. Certains arbres, majestueux, datent encore de l’époque de ces illustres botanistes et autres amateurs. Le parc de Beaulieu par exemple compte le plus vieux cèdre du Liban du canton, planté en 1735. Certains spécimens sont le résultat d’une passion familiale pour la botanique ou ont été plantés pour célébrer la naissance d’un enfant. D’autres sont plus récents, mais par l’originalité de leur essence, ils entretiennent la tradition genevoise de diversité. À la promenade des Bastions par exemple, on trouve encore des arbres exotiques plantés à la fin du XIXe siècle, à l’heure où le parc faisait encore office de jardin botanique.

Un patrimoine inventorié

Dans les années 1960-1970, alors que le canton est en plein développement, des passionnés de dendrologie, autant de jardiniers amateurs, se mettent à recenser le riche patrimoine des arbres isolés, par souci de conservation, notamment face aux bulldozers. De romantique, l’attachement aux arbres se fait de plus en plus engagé. En 1971, les habitants de Plainpalais occupent des peupliers pour tenter d’empêcher le projet d’ensemble des Minoteries. Un acte fondateur, marquant le début de la militance de quartier pour conserver les espaces verts et des logements à loyer modéré. Il débouchera aussi sur la loi cantonale sur la protection des arbres de 1974, l’une des plus sévères de Suisse. «À n’en pas douter, l’amour des arbres est inscrit dans la conscience collective des Genevois», dit Roger Beer.


Si son service est amené à trancher sur les demandes d’abattage d’arbres, sujet ô combien à polémiques, il poursuit aussi une œuvre plus gratifiante. Tous les arbres isolés, près de 238’000, sont répertoriés dans l’Inventaire cantonal des arbres, désormais informatisé. Selon une grille d’évaluation (lire encadré), certains sont même labellisés comme «remarquables», une pierre de plus servant à documenter la richesse du patrimoine arboricole genevois. Le canton compte ainsi un peu plus de 200 arbres remarquables.

Des arbres à choyer

Inscrits dans le paysage, on les croit éternels, mais ce sont souvent des géants aux pieds d’argile, menacés par des étés de plus en plus secs, ou la pollution s’ils sont en ville. Ils sont souvent assoiffés, mériteraient qu’on les arrose. Il faut les surveiller de près. Certains ont des béquilles, comme le noyer de Meinier, le plus grand de Suisse. Allez donc les visiter, cela fait du bien à l’âme. Les «remarquables», champions de résistance, sont marqués d’une étoile verte sur la carte (*), fascinante, qui leur est dédiée; d’autres, signalés en jaune, sont en cours d’évaluation, parce qu’ils ont le futur potentiel du label ou qu’ils ont été mentionnés par le public et qu’il faut aller vérifier. Car oui, le recensement se fait interactif. La carte permet de signaler au Canton les arbres qui auraient peut-être échappé à sa vigilance. «Le patrimoine arboricole genevois est désormais bien connu, mais qui sait, un spécimen rare peut toujours se nicher au fond d’une propriété privée», relève l’expert.


La labellisation est évidemment une notion en constante évolution. Les arbres remarquables d’aujourd’hui seront un jour au bout de leur vie, et de plus jeunes spécimens, qui doivent être choyés, seront demain les rois de la cité. Mais il faut l’admettre, en ville, il devient de plus en plus difficile de trouver des espaces suffisamment grands pour permettre aux jeunes arbres d’atteindre une certaine stature. Quels seront nos arbres remarquables dans deux siècles? Difficile de répondre, dit Roger Beer. «Pour qu’un arbre devienne imposant dans 200 ans, il faudrait qu’il puisse bénéficier au minimum de 100 m2 au sol. Il est clair qu’au prix du mètre carré à Genève, il a de la peine à faire le poids face à l’urbanisation et aux nécessités du logement.»
Reste que dans ce combat de David contre Goliath, la période lui est un peu moins défavorable. Le réchauffement climatique réveille une autre nécessité, celle de réarboriser massivement les villes. Genève, avec son amour enraciné pour les arbres, n’est peut-être pas la moins bien placée pour relever ce pari.
(*) Carte des arbres remarquables:
ge.ch/tericasaisie/

UN LABEL QUI SE MERITE

Le noyer de Meinier, labellisé remarquable, est le plus grand de Suisse.
Le noyer de Meinier, labellisé remarquable, est le plus grand de Suisse.
CATHY MACHEREL

Pas si simple de décrocher le label d’arbre remarquable. L’OCAN, avec l’aide des Conservatoire et Jardin botaniques et de l’HEPIA, a établi une grille d’évaluation mêlant six critères, chacun doté d’un coefficient de pondération. On tient compte de la dimension de l’arbre, de son intérêt dendrologique (sa rareté), sa mention dans le premier inventaire des arbres dressé en 1976, sa forme (son esthétisme), son intérêt historique et sa situation dans le paysage. Sur un maximum de 20 points, le spécimen doit en obtenir 12 pour décrocher le qualificatif de remarquable. Un peu plus de 200 arbres, indigènes ou non, sont actuellement dotés de ce label dans le canton. À noter que certains de ces arbres sont aussi signalés comme «remarquables à l’échelle suisse», et donc cités dans des ouvrages de référence. C’est le cas du noyer de Meinier, le plus gros du pays, avec sa couronne de 113 m de circonférence. Il a été planté en 1863. C.M.

LA VILLE, D’ARBRE EN ARBRE

Il faut l’avouer, le choix est difficile parmi les nombreux arbres qui, rien qu’en ville, méritent d’être admirés. En neuf étapes, à faire à vélo, voici la balade très subjective de nos arbres préférés. Tous ne sont pas labellisés remarquables, mais ils sont emblématiques de la diversité du patrimoine arboricole genevois. C.M.

INFOGRAPHIE: GILLES LAPLACE
Notre balade commence dans le très beau jardin du château de Penthes, où la souche d’un séquoia géant, foudroyé en 1993, nous rappelle d’emblée la fragilité de ces très vieux arbres. Après quelques minutes de marche, on s’arrête devant le platane d’Orient, rare spécimen sur le sol genevois. Il est le père du platane commun. «Sans doute planté par les propriétaires du château il y a environ 120 ans», commente Roger Beer. Il est l’un des 200 arbres genevois à être labellisé «remarquable».
1. Le platane d’Orient du château de Penthes
Notre balade commence dans le très beau jardin du château de Penthes, où la souche d’un séquoia géant, foudroyé en 1993, nous rappelle d’emblée la fragilité de ces très vieux arbres. Après quelques minutes de marche, on s’arrête devant le platane d’Orient, rare spécimen sur le sol genevois. Il est le père du platane commun. «Sans doute planté par les propriétaires du château il y a environ 120 ans», commente Roger Beer. Il est l’un des 200 arbres genevois à être labellisé «remarquable».
FRANCK MENTHA
2. L’érable de Cappadoce de la promenade des Crêts
Bien qu’entouré de travaux à l’avenue Trembley, au croisement avec le chemin des Crêts, cet érable de Cappadoce, remarquable, déploie toute son élégance avec son bouquet de branches qui se tendent et s’entrecroisent en direction du ciel. Originaire du Caucase, il s’agit là aussi d’un arbre plutôt rare sous nos contrées, mais qui s’adapte bien au réchauffement climatique. «Fin septembre-début octobre, il devient jaune doré, puis il peut, selon les années, virer à l’orange. C’est de toute beauté», note l’expert. ©Frank Mentha
2. L’érable de Cappadoce de la promenade des Crêts
Bien qu’entouré de travaux à l’avenue Trembley, au croisement avec le chemin des Crêts, cet érable de Cappadoce, remarquable, déploie toute son élégance avec son bouquet de branches qui se tendent et s’entrecroisent en direction du ciel. Originaire du Caucase, il s’agit là aussi d’un arbre plutôt rare sous nos contrées, mais qui s’adapte bien au réchauffement climatique. «Fin septembre-début octobre, il devient jaune doré, puis il peut, selon les années, virer à l’orange. C’est de toute beauté», note l’expert. ©Frank Mentha
3. Les cèdres du Liban du parc Beaulieu
Quelque 125 cèdres sont labellisés remarquables dans le canton. Les deux cèdres du Liban du parc Beaulieu sont les plus vieux de Suisse, et peut-être même d’Europe. Le baron Jean-François de Sellon, représentant de Genève à Paris, les planta dans le jardin de sa demeure genevoise en 1735. On raconte que les graines furent ramenées d’Angleterre par un botaniste français, puis semées au Jardin des plantes à Paris. «Les plantons furent ensuite transportés dans un chapeau jusqu’à Genève», dit la légende. Il est probable que Napoléon Bonaparte passa sous ses branches en 1800.
3. Les cèdres du Liban du parc Beaulieu
Quelque 125 cèdres sont labellisés remarquables dans le canton. Les deux cèdres du Liban du parc Beaulieu sont les plus vieux de Suisse, et peut-être même d’Europe. Le baron Jean-François de Sellon, représentant de Genève à Paris, les planta dans le jardin de sa demeure genevoise en 1735. On raconte que les graines furent ramenées d’Angleterre par un botaniste français, puis semées au Jardin des plantes à Paris. «Les plantons furent ensuite transportés dans un chapeau jusqu’à Genève», dit la légende. Il est probable que Napoléon Bonaparte passa sous ses branches en 1800.
FRANK MENTHA
4. Le chêne vert du parc Geisendorf 
Le long de la rue de Lyon, dans le parc Geisendorf, ce chêne vert au feuillage dense produit une ombre efficace en été. «Mais c’est en hiver qu’il étonne le plus, puisqu’il a la  particularité de conserver ses feuilles coriaces  toute l’année», relève Roger Beer. On en trouve un autre spécimen, 
tout aussi remarquable, à l’entrée principale du cimetière des Rois.
4. Le chêne vert du parc Geisendorf
Le long de la rue de Lyon, dans le parc Geisendorf, ce chêne vert au feuillage dense produit une ombre efficace en été. «Mais c’est en hiver qu’il étonne le plus, puisqu’il a la particularité de conserver ses feuilles coriaces toute l’année», relève Roger Beer. On en trouve un autre spécimen,
tout aussi remarquable, à l’entrée principale du cimetière des Rois.
FRANK MENTHA
5. Les micocouliers de Provence de la place de l’Université
Ces trois micocouliers sis en face d’Uni Bastions sont labellisés remarquables, ils n’en sont pas moins menacés. Rongés de l’intérieur par un champignon, ils exigent une surveillance attentive. Ils risquent de s’écrouler. Faudra-t-il un jour les abattre? Le genre de situation qui place le service de Roger Beer devant de difficiles prises de décision.
5. Les micocouliers de Provence de la place de l’Université
Ces trois micocouliers sis en face d’Uni Bastions sont labellisés remarquables, ils n’en sont pas moins menacés. Rongés de l’intérieur par un champignon, ils exigent une surveillance attentive. Ils risquent de s’écrouler. Faudra-t-il un jour les abattre? Le genre de situation qui place le service de Roger Beer devant de difficiles prises de décision.
FRANK MENTHA
6. Le ginkgo de la promenade des Bastions
Cet arbre exotique qui trône à côté du buste de De Candolle illustre, comme bien d’autres, la très grande diversité d’espèces sur le sol genevois depuis des décennies. Le ginkgo est l’arbre du temps des dinosaures. Celui-ci a dû être planté à fin du XIXe, estime l’expert.
6. Le ginkgo de la promenade des Bastions
Cet arbre exotique qui trône à côté du buste de De Candolle illustre, comme bien d’autres, la très grande diversité d’espèces sur le sol genevois depuis des décennies. Le ginkgo est l’arbre du temps des dinosaures. Celui-ci a dû être planté à fin du XIXe, estime l’expert.
FRANK MENTHA
7. Le platane de la promenade des Bastions
Seul face à l’entrée côté jardin de l’université, le grand platane de la promenade des Bastions semble un peu le roi de la cour, avec ses barrières qui le protègent des dépôts de vélos. Un panneau indique qu’il a été déménagé en 1878 de la place des Alpes. À l’époque, les Bastions faisaient encore office de jardin botanique. Celui-ci ne déménagera qu’en 1904.
7. Le platane de la promenade des Bastions
Seul face à l’entrée côté jardin de l’université, le grand platane de la promenade des Bastions semble un peu le roi de la cour, avec ses barrières qui le protègent des dépôts de vélos. Un panneau indique qu’il a été déménagé en 1878 de la place des Alpes. À l’époque, les Bastions faisaient encore office de jardin botanique. Celui-ci ne déménagera qu’en 1904.
FRANK MENTHA
8. Le cèdre du Liban de l’avenue de Frontenex
On ne voit que lui lorsqu’on remonte l’avenue de Frontenex. «Le gardien du temple», comme le surnomme Roger Beer. Son chouchou, tant ce cèdre du Liban, qui fête ses 200 ans cette année, semble valeureux, planté là au milieu du béton. En 1820, on était ici sur le domaine de Montchoisy, propriété de Jean-Edouard Naville, qui fut maire des Eaux-Vives. Ce serait pour célébrer la naissance d’un enfant que l’arbre a été planté.
8. Le cèdre du Liban de l’avenue de Frontenex
On ne voit que lui lorsqu’on remonte l’avenue de Frontenex. «Le gardien du temple», comme le surnomme Roger Beer. Son chouchou, tant ce cèdre du Liban, qui fête ses 200 ans cette année, semble valeureux, planté là au milieu du béton. En 1820, on était ici sur le domaine de Montchoisy, propriété de Jean-Edouard Naville, qui fut maire des Eaux-Vives. Ce serait pour célébrer la naissance d’un enfant que l’arbre a été planté.
FRANK MENTHA
9. Les séquoias géants du parc des Eaux-Vives 
Qu’il est beau, ce bouquet de séquoias au cœur du parc des Eaux-Vives! «Ils datent probablement de l’Exposition universelle de 1896. C’étaient alors des arbres très à la mode, appréciés pour leur fort potentiel ornemental», avance Roger Beer. Seul souci: ils ont besoin de beaucoup d’eau; or, il ne pleut plus assez sous nos latitudes.
C’est ici que s’achève notre balade. Bien d’autres parcs, bien d’autres arbres méritent le détour, en campagne comme en ville. D’ailleurs, le Service des espaces verts de la Ville de Genève a concocté six itinéraires à travers ses parcs, documentant 150 arbres.
9. Les séquoias géants du parc des Eaux-Vives
Qu’il est beau, ce bouquet de séquoias au cœur du parc des Eaux-Vives! «Ils datent probablement de l’Exposition universelle de 1896. C’étaient alors des arbres très à la mode, appréciés pour leur fort potentiel ornemental», avance Roger Beer. Seul souci: ils ont besoin de beaucoup d’eau; or, il ne pleut plus assez sous nos latitudes.
C’est ici que s’achève notre balade. Bien d’autres parcs, bien d’autres arbres méritent le détour, en campagne comme en ville. D’ailleurs, le Service des espaces verts de la Ville de Genève a concocté six
itinéraires à travers ses parcs, documentant 150 arbres.
FRANK MENTHA