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Lettre du jourCarouge: octogénaires expulsés

Image d’illustration.
Image d’illustration.
Patrick GHERDOUSSI

Genève, 23 juillet

Hier, en fin d’après-midi, j’ai discuté avec trois dames âgées dans une cour de la Cité Léopard, à Carouge. Toutes trois ont passé la barre des 85ans et «c’est pas drôle d’être vieilles, surtout quand on vous enlève le toit». Elles ont habité cet ensemble d’immeubles durant trente, quarante ou cinquante ans, puis leur chez-elles a été déclaré trop dégradé pour être rénové: ouste, démolissez-moi tout ça pour refaire du logement moderne, piloté par la SUVA, dans le cadre des grands travaux de réhabilitation et de densification de Carouge-Est. La cité a commencé à se vider il y a six ans, au gré des résiliations de bail, 2020 devant être l’année du coup de balai final (voir la «Tribune» du 23juin2020). Mais où aller lorsqu’on ne bénéficie que d’une petite retraite et que l’énergie à déployer pour la recherche d’un logement à loyer raisonnable à Genève est colossale?

Comment faire lorsque la recherche doit se faire durant les mois de semi-confinement? Comment faire lorsque ni le propriétaire-promoteur, ni la régie, ni le service social de la Commune (celle du slogan «Le bon côté de la ville») ne vous accompagne? En tant que spécialiste du vieillissement, je sais qu’un déménagement au grand âge constitue une menace pour la santé: être arraché à un logement et un environnement familier est l’équivalent d’un deuil. Alors que dire de la charge que représente la recherche d’un nouveau logement, en plus de la perspective du départ?

L’une des dames avait annoncé: «Je ne sortirai de chez moi que dans un cercueil, et j’irai directement là-haut», puis l’IMAD s’est préoccupé de son sort et elle déménagera peut-être en IEPA. Quelqu’un s’est préoccupé d’elle, on pourrait dire qu’elle a eu de la chance. Son amie de 87ans, personne ne s’en préoccupe. Elle ne sait pas où aller, sa résiliation de bail a été notifiée pour le mois de septembre – avec la mention que les mois de semi-confinement dû au Covid-19 ne changeaient rien à l’échéance. Quel est le sens des plans de solidarité déployés par les communes (dont Carouge) pour protéger les aîné·e·s du Covid si c’est pour les laisser seul·e·s face aux régies et promoteurs?

Protéger les octogénaires du Covid pour les laisser sans toit ensuite?

Cornelia Hummel. Professeure associée au Département de sociologie de l’UNIGE