Cancer du sein«Avant 50 ans, on a une zone grise du dépistage»
Les mammographies systématiques commencent à 50 ans. La conseillère d’État vaudoise Nuria Gorrite préconise de le faire plus tôt. Les explications de Khalil Zaman, spécialiste au CHUV.

«Il faut abaisser l’âge du dépistage remboursé par les assurances, qui est aujourd’hui fixé à 50 ans (ndlr: en Suisse).» Remise d’un cancer du sein, la conseillère d’État vaudoise Nuria Gorrite prône d’intégrer des femmes plus jeunes dans les programmes actuels. Dès 45 ans? Dès 40 ans, comme le fait par exemple la Suède? Khalil Zaman, spécialiste du cancer du sein au CHUV, répond à nos questions.
Serait-il justifié d’abaisser l’âge du dépistage en Suisse?
Certains pays le font déjà. Les femmes âgées de 40 à 50 ans se situent dans une zone grise du dépistage. D’un côté, on sait que, si un cancer est découvert plus tôt, le traitement sera moins lourd et les chances de guérison plus élevées. D’un autre côté, les cancers du sein sont tout de même moins fréquents avant 50 ans. Cela signifie qu’il faut effectuer plus de mammographies pour découvrir les cas.
Le risque de faux positifs est évoqué.
Avant la ménopause, les seins sont souvent plus denses et la performance de la mammographie est moins bonne. Du coup, le risque de repérer des images qui, au final, ne sont pas des cancers (des faux positifs) est en effet plus important. Cela engendre des investigations supplémentaires, et un stress plus élevé pour les femmes concernées.
Le risque de surdiagnostic (diagnostic de lésions peu agressives, qui ne vont pas forcément évoluer mais qu’il faudra traiter) est aussi évoqué, mais ce point concerne surtout les patientes âgées. Au final, la majorité des pays propose le dépistage de 50 à 74 ans. Ce dépistage organisé, bien entendu, concerne uniquement les patientes qui n’ont pas de facteurs de risque spécifiques.
Dans quels cas la mammographie est-elle déjà remboursée avant 50 ans?
Elle l’est si des signes cliniques indiquent qu’un cancer est possible. Et si cette pathologie est présente dans la famille d’une femme, on lui conseille en général de débuter les examens d’imagerie dix ans avant l’âge auquel sa parente a été touchée. Par exemple, si sa mère a été malade à 55 ans, on lui recommandera de le faire à partir de 45 ans. Finalement, si des facteurs génétiques sont identifiés, ces examens peuvent même commencer dès 25 ans.
«Pour nous, c’est toujours frustrant de découvrir une telle maladie à un stade où elle a déjà beaucoup évolué. Aurait-on pu la voir plus vite?»
L’idée d’avancer le programme de dépistage avant 50 ans est-elle guidée par le fait que de plus en plus de jeunes femmes sont atteintes? Ou que ces cancers sont plus graves chez les moins de 50 ans?
On assiste à une augmentation des cas chez les jeunes femmes, mais cette tendance concerne surtout les moins de 40 ans. En chiffres absolus, l’incidence reste heureusement faible à cet âge-là. Par contre, environ 20% des cancers du sein surviennent avant 50 ans, surtout entre 40 et 50 ans. Or il n’existe actuellement pas de dépistage organisé pour ces femmes, alors qu’avec l’augmentation progressive de la population générale, le nombre de personnes concernées par le cancer du sein est voué à augmenter.
Ces diagnostics tombent souvent plus tard, à un stade où les cancers sont plus étendus, avec davantage de ganglions touchés. Biologiquement, les cancers des femmes préménopausées sont parfois aussi plus agressifs.
Pour nous, c’est toujours frustrant de découvrir une telle maladie à un stade où elle a déjà beaucoup évolué. Aurait-on pu la voir plus vite?
Et réduire ainsi la mortalité?
Des études ont montré que le dépistage dès 50 ans permet de réduire la mortalité. Par contre, il y a moins de grandes enquêtes sur le sujet pour les femmes de 40 à 50 ans. Ce critère de la mortalité devient compliqué à utiliser, car l’amélioration de la prise en charge augmente aussi l’espérance de vie. Il faudrait aussi tenir compte de tous les traitements nécessaires, qui sont plus lourds, pour sauver ces personnes dont le cancer a été découvert à un stade plus évolué.
Des gens demandent d’avancer l’âge du dépistage. Y a-t-il beaucoup de discussions dans notre pays?
Effectivement, c’est un sujet d’actualité – chez les professionnels, mais également dans les associations de patientes, surtout dans les cantons où le dépistage est bien établi.
Mais en Suisse, la discussion et l’effort portent plutôt sur la nécessité que tous les cantons aient un programme de dépistage organisé dès 50 ans, ce qui n’est pas le cas. Dans les cantons où ce système n’existe pas, les médecins peuvent prescrire des mammographies de contrôle à leurs patientes, qui sont ainsi suivies. Le problème, c’est que les populations défavorisées ou insuffisamment informées risquent davantage de ne pas y avoir accès.
Une autre difficulté est liée au fait que les programmes ne sont pas suivis autant qu’on le souhaiterait (en 2014-2018, le taux de participation à ces programmes était d’environ 50%). Un tel programme a un coût: s’il n’est pas utilisé, son bénéfice diminue. Cet argument est avancé par les cantons qui n’ont pas de dépistage organisé.
«En Suisse, la discussion et l’effort portent plutôt sur la nécessité que tous les cantons aient un programme de dépistage organisé dès 50 ans, ce qui n’est pas le cas.»
Si on ne pratique pas le dépistage plus jeune, est-ce aussi parce que les moyens destinés à la prévention sont limités?
C’est aussi un débat politique. L’argent à disposition de la prévention n’est pas infini; il s’agit de savoir comment l’investir. Par exemple, le Royaume-Uni commence le dépistage à 47 ans, mais les mammographies sont proposées tous les trois ans (ndlr: contre deux ans en Suisse). Cela est certainement lié à des questions financières.
Une étude internationale évalue une stratégie de dépistage individualisée en fonction du risque. Si celui-ci est bas, les contrôles sont espacés et, s’il est élevé, ils sont plus fréquents. Est-ce une piste d’avenir?
Oui. Des facteurs génétiques, l’analyse du sein (sa densité), l’âge, la discussion avec la patiente sur les antécédents personnels et familiaux permettent d’établir ce risque. Cette étude est maintenant bien avancée et on espère connaître les résultats dans les années à venir. Cela pourra probablement aussi améliorer le rapport bénéfices-inconvénients d’un dépistage systématique chez les femmes plus jeunes. Finalement, d’autres techniques, comme le dépistage par des analyses sanguines, sont en cours d’investigation.
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