Nourriture sans frontières? Marc Favre face à Benoît Genecand

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Deux initiatives soumises au vote du peuple et des cantons le 23 septembre. Les Verts demandent que les denrées alimentaires importées respectent les mêmes contraintes de production écologique que celles que la loi impose aux producteurs suisses. Le syndicat agricole Uniterre réclame que le système de protection de l’agriculture favorise les exploitations familiales. L’UDC, le PLR et le PDC Suisse s’opposent à ces initiatives. À Genève, le PDC soutient l’initiative des Verts et s’abstient pour l’autre. La gauche et les Verts votent deux fois oui. Les paysans helvétiques sont divisés et laissent la liberté de vote. À Genève, leur faîtière, AgriGenève, est favorable aux deux initiatives. Les deux initiatives agricoles devraient largement être adoptées ici, ce qui n’est pas certain au niveau suisse, où le double oui du peuple et des cantons est requis. Les avis sont clairement distincts entre Marc Favre, président d’AgriGenève et Benoit Genecand, conseiller national PLR

Les paysans genevois votent deux fois oui

Marc Favre, président d’AgriGenève

Deux initiatives sont soumises au verdict populaire le 23 septembre. Celle du syndicat Uniterre, dite «Pour la souveraineté alimentaire», et celle des Verts, dite «Pour des aliments équitables». C’est une occasion de parler d’agriculture, d’alimentation et d’expliquer les difficultés rencontrées par le monde paysan suisse. Il est nécessaire de contrôler l’importation des produits non soumis aux mêmes normes de production qu’en Suisse et qui arrivent sur les étalages tout au long de l’année, souvent hors saison et à vil prix. La Suisse est un des pays du monde où le taux d’autoapprovisionnement en biens alimentaires est le plus faible: notre agriculture ne nourrit la population suisse qu’un jour sur deux. La part des vins helvétiques ne représente que 36% du marché: c’est très peu en comparaison de la France et ses 90% d’autoapprovisionnement. Dans ce contexte, il est indispensable de maintenir nos parts de marché dans le domaine des biens alimentaires. Il faut redéfinir leur valeur et y mettre d’autres critères que le simple geste de se nourrir. Les ressources naturelles se font rares et chaque année, rien qu’à Genève, nous perdons 30 hectares de zone agricole au détriment de logements, d’infrastructures ou de routes. Le sol, un bien non renouvelable, doit être pérennisé car il est non seulement la source de notre alimentation mais également celle de la biodiversité. Il faut redéfinir la politique agricole en la dotant de lois-cadres pour que le consommateur, de plus en plus sensible au contenu de son assiette, puisse choisir un panel plus large de produits de proximité et du terroir. Pour lui, c’est la garantie d’une alimentation saine et de qualité, élaborée avec les normes les plus strictes au monde, et du maintien d’un tissu économique local. Cela ne va pas renchérir le prix final des produits, pour autant que tout le monde joue le jeu, tout au long de la chaîne de valeur ajoutée. Aujourd’hui, un litre de lait payé 50 ct. au producteur se retrouve vendu 1 fr. 65 au consommateur. Le coût du blé représente moins de 10% du kilo de pain, autrement dit on pourrait donner notre blé que le prix du pain ne baisserait pas. Il faut donc redonner un juste prix aux produits agricoles, dont nous avons tous un vital besoin pour nous nourrir trois fois par jour, pour que le paysan puisse tirer un revenu décent de son travail. Nous ne devons pas être la monnaie d’échange de négociations internationales, parfois inacceptables, comme celle avec la Malaisie qui veut largement ouvrir les frontières à l’importation d’une huile de palme aux effets dévastateurs en termes environnementaux, sociaux ou encore de santé. Certes, les deux initiatives soumises au peuple le 23 septembre ne vont pas régler les problèmes de la paysannerie et de l’alimentation d’un coup de baguette magique. C’est cependant une pierre de plus à l’édifice d’un resserrement des relations entre producteurs et consommateurs, et à des échanges internationaux équitables pour tous.

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Ces deux initiatives sentent le rance

Benoit Genecand, conseiller national PLR

Ces deux initiatives jouent la corde émotionnelle de la frontière. Nos produits locaux sont les meilleurs. Si nos paysans ne gagnent pas assez, c’est que de médiocres produits étrangers inondent nos marchés. Haussez donc les barrières financières et techniques, ou, mieux, financières et éthiques, et le problème sera réglé. Protégeons-nous contre la tomate espagnole, qui a peut-être été cueillie par un clandestin marocain. Pas de ça dans nos helvètes assiettes! Que répliquer? Que l’on est pour la nourriture de moindre qualité? Que l’on accepte de manger des légumes cultivés dans des conditions inéquitables? Que l’on pense que les paysans suisses ne se portent pas si mal? On voit bien la difficulté. Le surplomb moral permet aux initiants d’attendre gentiment la contestation et de dire «Bouh le vilain!» à chaque objection. Eh bien, tout cela sent le rance: ces deux initiatives sont une manœuvre, habile certes, et parfois pleine de bonnes intentions, d’aller brouter l’herbe si verte du conservatisme. De faire de l’UDC de gauche, si vous voulez. Mais l’argumentation est bancale. Premièrement, la Suisse utilise son sol de manière très productive (trop peut-être) pour couvrir 50% de ses besoins alimentaires. Si elle veut maintenir ce taux alors que la population croît, elle doit augmenter encore sa productivité. Par le biais d’innovations (que les initiants ne souhaitent pas favoriser) ou par une intensification de la production (que les initiants veulent combattre). Résultat: la Suisse continuera d’importer 50% de son alimentation. Oui, mais pourquoi ne pas importer des produits aussi bien faits que les nôtres? D’abord parce que l’hypothèse de base est fausse. La Suisse n’est pas un modèle. Elle fait moins bien que ses voisins immédiats en matière de préservation du sol (les bilans azote et phosphore se sont améliorés plus vite en France, en Allemagne et en Autriche que chez nous). Ensuite parce que l’histoire de la tomate cueillie par un clandestin est un camouflage protectionniste. Comment fera-t-on pour déterminer que ce n’est pas le cas? On ira voir toutes les exploitations avec nos petites mallettes de parfaits Helvètes? Et que diront les gouvernements concernés par ces intrusions? Ils diront ceci, et à raison: «Vous, les Suisses, occupez-vous de ce qui se passe chez vous. Nous faisons respecter la loi dans notre pays. Et si vous ne voulez pas de nos tomates, dites-le simplement sans vous cacher derrière une prétendue supériorité morale.» Et pour les paysans? La protection suisse est unique au monde. Nous sommes le pays qui dépense le plus d’argent public par exploitation agricole. Cet argent est dépensé de manière sous-optimale, c’est vrai. Notamment en matière environnementale. Mais avant d’ajouter des millions aux millions, obtenons la transparence économique complète pour les 52 000 exploitations agricoles. Après, on discutera! D’ici là, ce sera non et non.

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Créé: 10.09.2018, 18h55

Marc Favre, président d’AgriGenève et Benoit Genecand, conseiller national PLR


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