Gouverner la Suisse: Manuel Tornare face à Yves Nidegger

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Ce mercredi 5 décembre, les Chambres fédérales devraient élire deux nouvelles conseillères fédérales. L’une succédera à la très médiatique Doris Leuthard régulièrement en tête du palmarès des ministres les plus appréciés par les Suisses, l’autre à Johann Schneider-Ammann, un ministre bien moins médiatique. La gouvernance de la Suisse est un cas unique dans le monde. Le poids du parlement fédéral est important et celui des lobbies aussi. Sans oublier le peuple qui vote régulièrement et imprime fortement sa marque. Le modèle suisse est-il vraiment exemplaire. Est-il exportable? Deux parlementaires fédéraux genevois s’expriment à ce sujet: Manuel Tornare, conseiller national socialiste et Yves Nidegger, conseiller national UDC.

Une Suisse en perte de sens...

Manuel Tornare, conseiller national socialiste

Depuis quelques années, et quelques mois pour la politique étrangère, la gouvernance de la Suisse connaît une perte de sens, sûrement par l’inertie, la mésentente, le manque de volonté de certains au sein du Conseil fédéral. ( La démission du CF Burkhalter est certainement liée à ce malaise).

Gageons que la féminisation accentuée et bienvenue du gouvernement, que nous connaîtrons mercredi prochain, changera peut-être la donne!

Cette gouvernance floue et maladroite, dont le Parlement est aussi grandement responsable, nuit à l’image de notre pays.

À l’interne, comme à l’externe, elle se manifeste surtout dans deux domaines: -La solidarité; -La politique étrangère.

La solidarité

La Suisse a toujours été, au niveau fédéral, gouverné à droite, au centre dirons certains..., mais le consensus et le compromis avec des forces progressistes ou syndicales ont permis des avancées remarquables que personne ne contesteraient aujourd’hui.

L’AVS/AI en est un exemple probant, grâce au CF PS Tschudi. Minoritaire dans un gouvernement fédéral de droite, ses collègues eurent la clairvoyance de comprendre que le 1er pilier était une nécessité, surtout pour les classes modestes, au sortir de deuxième guerre mondiale.

Solidarité oblige, l’AVS est un exemple que de nombreux pays nous envient. Aujourd’hui, la lancinante, angoissante , sempiternelle augmentation des primes maladies est une bombe à retardement.

L’arrogance des Caisses, la soumission de nombreux élus/ues à Berne qui touchent de fructueux jetons de présence au sein des conseils d’administration desdites Caisses, ou que celles-là rétribuent secrètement pour obtenir des votes dans le sens que vous devinez, ces pratiques pervertissent un système qui fait fi de la solidarité envers les classes modestes et moyennes et qui finira par provoquer l’ire organisée ou non d’une grande partie de la population.

Elle se référera à la notion de solidarité,essentielle à la cohésion de notre pays. La discussion et vote , la semaine dernière au National, sur les franchises a choqué beaucoup d’entre nous...même les rapporteurs étaient liés notoirement à des Caisses! Résultat: un vote anti-social déroutant et révoltant.

Oh! Pas de « Gilets jaunes » chez nous, la configuration et la diversité du pays ne s’y prêtent guère, mais je suis certain qu’on est proche d’une contestation populaire et rude dans les années à venir si rien ne change.

Et jusqu’où iront les Cantons ou communes pour atténuer la facture ?

La politique étrangère

Je n’ai rien contre le CF Cassis, il est plutôt sympathique, mais depuis un an qu’il dirige le DFAE, l’image de la Suisse à l’extérieur se dégrade.

Je siège à la commission de politique extérieure (CPE/APK) depuis 2011; sans briser la confidentialité, je vois même certains élus de son parti (PLR) être très mal à l’aise par la direction politique du Chef ou surtout par son absence de vision.

Élu grâce à l’UDC, on a l’impression qu’il en est toujours son homme lige, qu’il est sous surveillance...

Dernier exemple en date: la signature du Pacte sur les migrations de l’ONU, préparé entre autres par un diplomate suisse en poste à New-York, pacte qui aurait dû être signé par la Suisse pour la Conférence de l’ONU à Marrakech les 10/11 décembre. Ce pacte fait partie du soft law, c’est-à-dire qu’il n’est nullement contraignant.

Une seule disposition pourrait gêner la Suisse: l’interdiction de renvoyer des migrants au-dessous de 15 ans, mais encore une fois cette disposition n’est nullement contraignante pour le droit suisse, alors où est le problème?

La droite de la droite et quelques PLR/PDC se sont emparés de ce dossier comme miel électoral en sortant des contre-vérités avant la votation sur les juges étrangers et ont réussi à mettre à l’ordre du jour des Chambres , durant cette session, l’approbation ou le refus de signer ce Traité!

Cette prérogative est gouvernementale, Cassis le sait, accepter ce petit jeu sournois, c’est ralentir tous les processus à venir, paralyser le système. Chacun doit tenir son rôle: le gouvernement, le Parlement.

Et Cassis n’a pas mesuré qu’il s’affaiblît aux yeux de ses collègues et sera aussi à la merci des Chambres...

Bonjour la bonne gouvernance...!

Si la Suisse ne signe pas ce Traité, elle se retrouvera aux côtés des champions de la lutte contre le multilatéralisme: la Hongrie, les USA, l’Autriche, le Brésil...

Mais surtout, perte de sens dommageable: d’abord, la Suisse enfreint une certaine conception de la neutralité qu’elle conduit depuis des lustres, souvenons-nous de Max Petitpierre! , ensuite, elle met en péril la Genève internationale, siège de nombreux offices onusiens, et que dire de l’affront fait à notre passé dans le domaine du droit humanitaire? Un affront de taille.

Que veut dire être suisse en 2018? Certainement pas s’identifier à cette gouvernance sans vision, sans hauteur, sans élan. Et ne parlons pas de nos atermoiements dans notre relation avec l’UE qui nous oblige à agir dans l’urgence (bourse), mais c’est un autre sujet...

Espérons donc que la nouvelle composition du Conseil fédéral retrouvera un souffle d’espérance et redonne un sens à la gouvernance de ce pays!

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Le poulpe, génie propre de nos institutions

Yves Nidegger, conseiller national UDC

La Suisse est-elle bien gouvernée? Partout ailleurs, la question déchaînerait des passions, tout particulièrement à la veille du remplacement de deux conseillers fédéraux sur sept, soit entre un quart et un tiers de la tête de l’État. Pas en Suisse. Car le citoyen place une plus grande part de sa confiance dans le génie propre des institutions politiques que dans celui des individualités qui les habitent.

La métaphore de l’historien François Garçon, qui compare la gouvernance suisse au système nerveux d’un poulpe, est éclairante. Le poulpe, en effet, n’est pas doté d’un système nerveux central mais décentralisé, seul un tiers de ses neurones est situé dans sa tête, les deux autres tiers étant répartis tout le long des tentacules. C’est ce qui rend le poulpe concrètement intelligent: de par la réactivité décentralisée de ses tentacules, il est capable de résoudre des problèmes complexes dont les vertébrés à gros cerveaux n’arrivent pas à venir à bout. Comme dévisser le couvercle d’un bocal pour s’emparer de la nourriture aperçue à l’intérieur. De la même manière, l’intelligence et l’agilité de la Suisse doivent plus aux millions de microdécisions prises organiquement le long des tentacules, citoyens, communes, cantons, qu’à la part de neurones que les partis sont capables d’allouer au gouvernent fédéral.

Cela est vrai même en matière de relations internationales, domaine de compétence fédérale s’il en est, où une clarification tardive de l’Union syndicale suisse s’est avérée plus déterminante pour le sort de l’accord-cadre exigé par l’UE que des années de forcing et de diplomatie de Didier Burkhalter. Depuis plus d’un quart de siècle, le pays se montre capable de composer sans y céder avec la pression de l’Union européenne et de tirer de cette agilité des dividendes économiques appréciables.

Un défi complexe que des États à plus gros cerveaux ne sont pas arrivés à relever. Et ce n’est pas au Conseil fédéral que l’on doit cette performance, mais aux peuples des cantons. Est-ce à dire pour autant que le choix des conseillers fédéraux serait sans importance pour la gouvernance de la Suisse? Aucunement, bien au contraire. D’abord, parce que plus les neurones sont rares, plus il importe de les choisir avec soin. Ensuite, parce que le choix des conseillers fédéraux doit impérativement reproduire dans la tête de l’octopode les équilibres, pérennes ou fluctuants, à l’œuvre dans les tentacules cantonaux.

De ce point de vue, le remplacement d’un PLR bernois de 66 ans, diplômé de l’EPFZ et ancien chef d’entreprise par une PLR saint-galloise de 55 ans, traductrice de formation et ancienne conseillère d’État en charge de Justice et Police n’apparaît que comme un renouvellement générationnel. Tel ne serait pas le cas, en revanche, du remplacement d’une PDC argovienne de 55 ans, ancienne avocate et proche de l’économie par une PDC haut-valaisanne de 56 ans, notaire et notoirement positionnée à gauche. Car ce choix consacrerait une rupture de l’alchimie actuelle, un retour au regrettable déséquilibre qui prévalait avant le remplacement de Didier Burkhalter par Ignazio Cassis en septembre de l’année dernière.

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Créé: 03.12.2018, 22h16


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