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ReportageBaril de brut pour futurs acteurs

La comédienne Charlotte Dumartheray anime un stage axé sur des «textes de fous» avec les élèves en 1re année de la filière «prépro» du Conservatoire de Genève.

Luna, Marie, Pauline, Lorna et une dizaine d’autres prêtent leur corps aux sensations physiques que décrit une internée anonyme.
Luna, Marie, Pauline, Lorna et une dizaine d’autres prêtent leur corps aux sensations physiques que décrit une internée anonyme.
LAURENT GUIRAUD

Le chantier permanent d’une salle de répétition, rue du Diorama, dans le quartier des Bains. Tout autour du plateau, un amas de planches, de balais, de chaises. Attablées de part et d’autre d’une caisse recouverte de tissu, deux amies badinent à la lueur d’un chandelier éteint. L’une, en veste rouge: «On ne sait pas si on a encore du sang dans les veines tellement c’est drôle.» Dans un coin, un garçon plaque les accords d’une musique douce sur un vieux piano droit. En chœur, ils sont une quinzaine à entonner: «Aujourd’hui, j’ai le petit ventre et les petites fesses.» Quelques enchaînements après, une jeune femme se frotte rageusement les avant-bras en titubant: «Je n’ai plus de gencives, on dirait que c’est arraché complètement.» Ailleurs, lors d’épousailles qui tournent aux funérailles: «Mon corps est épais comme ce mur.» Plus tard encore, dans un bus de fortune, un contrôleur vérifie le billet de ce possible resquilleur: «Tout est noir en moi, répond celui-ci, d’un noir mousseux, comme sale. Je sens tellement mauvais en dedans que je m’en trouve presque mal.»

Une matière brute hors normes

​On a affaire à de bien curieuses bribes de textes. Dans leur forme autant que leur teneur. On n’est ni chez Beckett, encore moins chez Ionesco. Les phrases sont trop alambiquées pour de l’impro, pas assez frivoles pour de l’humour. Si la comédienne genevoise Charlotte Dumartheray les a choisies comme matière brute de l’atelier qu’elle dirige sept semaines durant auprès des élèves en première année du cursus préprofessionnel au Conservatoire de musique de Genève, c’est précisément pour leur caractère hors normes. Et si Yvan Rihs, doyen de la section théâtre du CMG, a confié ce stage d’interprétation à cette ancienne élève de l’institution, c’est qu’il a, lui, la certitude qu’avec son corpus de documents glanés dans les recueils du premier directeur de la Collection de l’art brut Michel Thévoz, de sa successeure Lucienne Peiry ou parmi les archives de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne à Paris, Charlotte Dumartheray vise droit dans le mille.

Accrochée à un déambulateur en guise de volant, Gloria conduit un bus rempli d’organes, d’os, de chairs et de perceptions entremêlés.
Accrochée à un déambulateur en guise de volant, Gloria conduit un bus rempli d’organes, d’os, de chairs et de perceptions entremêlés.
LAURENT GUIRAUD

D’abord, parce que ces «écrits bruts» rédigés par des autodidactes en marge de la société, le plus souvent internés, émanent directement du corps à vif, à peine bridé par les canons de la conscience. Reliés à des sensations indomptées, ils sont aptes, mieux que Molière, à propulser physiquement l’acteur qui les dira. Ensuite, parce que leur parole échappe par nature aux conventions qui châtrent: de quoi libérer puis guider des interprètes en herbe. Et parce que d’office, à condition de les prendre au sérieux, ils font voler en éclats les carcans tant du naturalisme que de la singerie qui menacent d’entraver l’apprentissage du jeu.

«Ne vous habituez jamais à cette langue étrange!»

Charlotte Dumartheray, comédienne, intervenante dans la section théâtre du CMG

«Ne vous habituez jamais à cette langue étrange», recommande l’initiatrice à l’énergie, à l’écoute et au regard aussi drus que sa rase chevelure. «Mâchez-la, savourez-la, préservez sa sauvagerie!» enjoint-elle en s’élançant. Et ça marche. En ce mercredi de filage, qui fait suite à un mois de travail en sous-groupes sur une dizaine d’auteurs en parallèle, chacun apporte sa touche de démence constitutive. À leurs propres idées de transposition scénique, certains étudiants apportent le tourment physique, d’autres l’œil fiévreux ou le mystère rauque, d’autres encore l’éloquence enfantine, le rire nerveux, la névrose discrète. Tous convoquent cette part borderline qu’ils ont déjà vue à l’œuvre: «On dirait que mes jambes sont en longueur et que ça m’arrache en dehors de moi comme s’il y avait des fils qui tireraient dehors...»

Répondre à une nécessité vitale

Une heure de représentation pour cette salve d’une anonyme en asile, à laquelle pourraient donc s’ajouter plusieurs autres. Lorna, Marie, Luna, Maks, Pauline, Camille et leurs camarades savent qu’ils ne pourront pas l’offrir au public, sous peine de dépasser les quotas actuellement autorisés. Pendant les trois semaines qui les séparent de la fin de l’expérience, Charlotte Dumartheray les aidera à agencer malgré tout ce cluster de spectacle. L’objectif, pour elle, consistait surtout à plonger le groupe dans la démesure, dans le débordement de ces éructations qui, aux antipodes du bibelot poétique, répondent à une nécessité vitale. Comme faire du théâtre pour ceux qui y aspirent?

Avec une attention aussi drue que l’est sa chevelure, la comédienne Charlotte Dumartheray débriefe avec les étudiants.
Avec une attention aussi drue que l’est sa chevelure, la comédienne Charlotte Dumartheray débriefe avec les étudiants.
LAURENT GUIRAUD

«La pièce devait se donner à la fin du mois de février, indique Yvan Rihs. S’il nous est permis d’inviter des gens en mars, nous verrons comment nous organiser. Nous réalisons ici un travail d’exploration, et sommes moins soumis à la pression de la production qu’une compagnie de théâtre. Mais cela ne signifie pas que nous façonnons toute la journée dans le vide: notre effort reste dédié au monde extérieur.» Aussi le responsable songe à ouvrir sa salle à un ou deux spectateurs à raison de deux séances quotidiennes. Ou à reprendre la pièce la saison prochaine. «Il nous faut réfléchir à d’autres façons de partager», en excluant le streaming.

Entre-temps, la troupe poursuivra sa traversée. Ce que Jean Dubuffet a désigné sous le nom d’art brut continuera à irriguer les esprits. Qui développeront plus sûrement qu’ailleurs l’habitude d’interroger les codes. «Elles servent à autre chose qu’accompagner, mes mélodies?» demande le pianiste lors du débrief final. Oui, Léon: elles servent à suturer les fragments de douleur en un seul corps, inentamable.