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MusiqueBandit Voyage, hold-up chez les pop stars

Nonchalant, séduisant – ou irritant – mais toujours étonnant, le duo genevois formé d’Anissa Cadelli et Robin Girod écope d’un succès inattendu.

Genève, 12 mai 2020. Carouge. Le duo genevois Bandit Voyage. Anissa et Robin. Photo: Laurent Guiraud/Tamedia
Genève, 12 mai 2020. Carouge. Le duo genevois Bandit Voyage. Anissa et Robin. Photo: Laurent Guiraud/Tamedia
Laurent Guiraud/ Tamedia

«Parfois, je pense à tout ce que je devrais faire, oh, mais je pense à toi, oui, je pense tout le temps à toi, à toi, à toi!» Gémissant, hurlant et glapissant, le chant tient haut dans ses inflexions indolentes. La phrase se répète, virant à l’obsession, tournant au ridicule jusqu’à vider de leur sens des formules ordinaires. Deux accords plaqués sur la guitare, à peine plus de notes sur la basse, constituent l’accompagnement. Ainsi qu’une boîte à rythme, ancien modèle en bakélite de chez Roland, un bouton pour le cha-cha, un autre pour la bossa.

C’est comique? Aussi intense que déroutant! Voilà tout Bandit Voyage, le singulier alias choisi par Anissa Cadelli (chant et guitare) et Robin Girod (basse et rythmes), duo genevois d’allure minimaliste, qui fait actuellement un carton. Un disque paraît ces jours. Un label parisien s’en mêle, affilié à une très grosse maison de disques, toutes choses dont on doit encore taire le nom. Disons simplement qu’il s’agit d’une première pour un groupe de la nouvelle scène helvétique.

Dans le giron des Rita Mitsouko

Au début, il n’y avait rien. Rien qu’une cassette bleue. «Une cassette d’amour, ironise Anissa Cadelli, qu’on a transportée partout où on allait, jusqu’à épuisement.» La chose paraît en 2018. Ce devait être un objet confidentiel, une anecdote sympathique réservée aux initiés. Mais l’internet a pris la main, et les fichiers numériques se sont rapidement répandus, transformant la réussite initiale, toute bricolée qu’elle fût, en succès. Épuisée la cassette, Bandit Voyage a tout repris pour en faire un album vinyle, remixé, remastérisé aux petits soins, additionné de deux nouveaux titres. Avec sa pochette non plus bleue mais jaune, «Le Gang» sort ce mois de mai.

Ainsi va l’étonnante histoire de Bandit Voyage, duo genevois de grand chemin. Grand parce que, désormais, toutes les portes lui sont ouvertes. Après des centaines de concerts depuis ce départ incognito il y a trois ans, aux États-Unis d’abord («Expérience extrême pour qui n’avait jamais joué en public», relate Anissa), Bandit Voyage a tapé dans l’œil de Catherine Ringer, la chanteuse des Rita Mitsouko invitant la paire en première partie de sa dernière tournée.

En 2020, Bandit Voyage s’impose parmi les nouvelles sensations rock francophones. Tendance low-fi, esprit bricolo malin qui sait jouer de la branchitude sans avoir l’air d’y toucher. La fenêtre de lancement est étroite. On pourra toujours se demander, dans cinq ou dix ans, si un tel projet aurait fait mouche un peu avant ou un peu après… Le duo est né sur un coup de tête, son existence se passe de justification. En cela, Bandit Voyage rappelle l’énergie punk des années 70.

«C’est incroyable, on ne fait rien et ça marche!» Robin Girod en rit encore. Lorsqu’il fait la connaissance d’Anissa Cadelli, celle-ci n’a jamais joué une note de musique. Mais elle écrit, depuis ses 16 ans. Beaucoup et tout le temps, sur des carnets, des post-it. «L’écriture, dit-elle, offre cette chose incroyable, une destinée, sans toutefois nous y enfermer. Ce sera journaliste? Biographe? On ne le sait jamais. Mais il y aura quelque chose.» Voilà son art, longuement rodé. Pas étonnant alors si la formule Bandit Voyage a le sens des mots.

Mais cette voix bizarre, ce chant décalé, ça sort d’où? De nulle part. Avant de s’y mettre, chanter lui semblait hors de propos. Rien de commun avec Robin Girod, figure incontournable du rock romand, longue expérience de Duck Duck Grey Duck à L’Orage et tant d’autres. Rien de comparable non plus avec sa propre sœur, Amina Cadelli, alias Flèche Love, projet fameux d’une musicienne accomplie, qui travaille sa voix depuis combien de temps? «Depuis son enfance. La musique la suit tout le temps. Quant à moi… J’ai une grande carrière d’«écoutage». Quand Robin m’a proposé d’interpréter mes textes, je me disais que ce serait ridicule.»

De la santé mentale des artistes

Robin et Anissa, la naissance de leur duo se raconte déjà comme un mythe fondateur. Ils se sont rencontrés en un regard, dit-elle. «Dans les yeux, on s’est tout envoyé, toute la musique qu’on aime, tout ce qu’on pourrait valoriser de l’un et de l’autre. C’est une rencontre céleste, entre deux âmes sœurs.»

Anissa Cadelli en fleur épanouie? À voir. Au revers, la même est pétrie d’humour noir, voire de cynisme. Ainsi lorsqu’elle explique comment la musique a fini par s’imposer. «J’ai compris une chose en particulier: qu’il y avait là l’opportunité d’être sur scène comme ce n’est pas permis dans la vie de tous les jours. Chiale au milieu d’un barbecue, roule-toi par terre et on ne t’invitera plus! Fais la même chose sur scène, sois la personne la plus intense du monde, prend tout au premier degré! Fantastique, on t’adore, bravo, quel génie! Au moins, il y a un endroit sur Terre où c’est possible. À présent, je me demande simplement: sans cela, comment fait-on pour rester en bonne santé mentale?»

«Le Gang» Bandit Voyage (Cheptel)