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BrésilAvec Bolsonaro, les militaires au cœur de la crise

À la tête d’un pays qui traverse actuellement une crise institutionnelle et sanitaire et qui se dirige vers une récession historique, Jair Bolsonaro évoque la menace d’un coup d’État.

Le gouvernement de Bolsonaro compte 10 militaires sur 23 ministres. (Photo CARL DE SOUZA / AFP)
Le gouvernement de Bolsonaro compte 10 militaires sur 23 ministres. (Photo CARL DE SOUZA / AFP)
AFP

Le président Jair Bolsonaro et de hauts gradés n’ont jamais autant évoqué la menace d’un coup d’État au Brésil que ces jours-ci, une éventualité peu probable, estiment pourtant les analystes. Pour l’instant.

Le plus grand pays d'Amérique latine est gouverné d’une manière belliqueuse par un président cerné, avec ses proches, par une série d’enquêtes, un an et demi après son accession au pouvoir.

L’actuelle crise institutionnelle, doublée de la gravissime crise sanitaire du coronavirus, et bientôt d’une récession historique, aggrave le climat d’instabilité au Brésil, où le gouvernement de ce nostalgique de la dictature (1964-85) compte 10 militaires sur 23 ministres et la haute administration 3000 officiers.

«Nous, militaires des Forces Armées, (…) sommes les vrais garants de la démocratie. Nous n’obéirons jamais à des ordres absurdes», a lancé Jair Bolsonaro sur Band TV lundi. «Mais nous n’accepterons pas non plus un jugement politique qui détruirait un président démocratiquement élu.»

L’ex-parachutiste d’extrême droite est menacé à la fois d’une destitution (une trentaine de demandes au Congrès) et de l’annulation de son élection, pour irrégularités dans sa campagne. Ses fils Flavio, Eduardo et Carlos (tous des élus) sont la cible d’enquêtes pour corruption ou propagation de fausses informations.

Ces diverses procédures émanent du Congrès, du parquet, de la Police fédérale, du Tribunal Supérieur Electoral et de la Cour suprême (STF). C’est avec cette dernière que Jair Bolsonaro a engagé un bras de fer, avec l’appui des militaires. Et en réinterprétant à sa manière un article de la Constitution qui lui permettrait de faire appel à l’Armée.

«Rupture démocratique»

Le week-end dernier, des manifestants bolsonaristes ont menacé à Brasilia de «transformer en serpillières» les robes des juges de la Haute cour. «Ces connards» que le ministre de l’Éducation Abraham Weintraub a souhaité voir «jetés en prison». Venant des généraux du gouvernement, les menaces ne sont guère plus voilées.

Vendredi dernier, le général d’active Luiz Eduardo Ramos, ministre du Secrétariat du gouvernement, trouvait «outrageant» de dire que «l’armée va faire un coup d’État», mais avertissait «l’autre côté» (STF en tête) de «ne pas tirer sur la corde».

Auparavant, le général de réserve Augusto Heleno, figure-clé du gouvernement à la Sécurité institutionnelle (renseignement), faisait trembler le pays en évoquant des «conséquences imprévisibles pour la stabilité nationale» si le téléphone de Bolsonaro était saisi dans le cadre d’une enquête.

Pour autant, une intervention militaire est-elle d’actualité au Brésil? «Absolument pas!» rétorque Nelson Düring, rédacteur en chef du site Defesanet, «on en est très loin».

«Les préoccupations quant à une rupture démocratique sont très exagérées», estiment aussi les analystes d’Eurasiagroup, qui les «évalue à moins de 5%».

Mais évoquer et démentir tour à tour la perspective d’une intervention militaire relève d’une «stratégie de menaces à l’égard de la Cour suprême pour empêcher ce qui est considéré comme des affronts pour l’exécutif», estime Maud Chirio, historienne à l’Université Gustave Eiffel (Paris).

La Cour suprême a notamment rejeté la nomination d’un proche de Bolsonaro à la tête de la Police fédérale, qui enquête justement sur son fils Flavio. Un geste reçu comme «une provocation», une «ingérence brutale», par le président.

«Pour l’instant les militaires témoignent de leur absolue solidarité avec Bolsonaro», relève Maud Chirio, en dépit parfois d’une «gêne» au sein d’une institution qui avait recouvré un certain prestige.

«Les militaires ultra-conservateurs du gouvernement ont un projet politique qui est le même que celui qui est porté de manière outrancière et chaotique par Bolsonaro».

«Réactions imprévisibles»

Ensuite, «une forme de coup d’État est envisageable si les autres pouvoirs» ne rendent pas les armes et «décident de jouer la carte de la destitution de Bolsonaro ou de le réduire à l’impuissance par la multiplication d’enquêtes judiciaires sur sa famille et sa personne», estime Maud Chirio.

Toutefois «les militaires auraient beaucoup de mal à s’opposer aux institutions» du judiciaire et du législatif, juge Carlos Fico, professeur d’Etudes militaires à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ).

S'il n’imagine pas «un coup d’État classique avec des chars se positionnant sur la Place des Trois pouvoirs» à Brasilia, Carlos. Fico évoque la menace brandie par le clan Bolsonaro d’une fermeture du Congrès et de la Cour suprême.

Avec à peine 30% de soutien dans la population, Bolsonaro «provoquerait une importante réaction dans la société», prédit-il.

«Ses sympathisants les plus radicalisés pourraient manifester violemment», dit Carlos Fico, sans exclure «des réactions imprévisibles d’une police militaire» qui le soutient toujours fermement.

AFP/NXP