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Musique électroniqueArthur Hnatek, la saga du métabatteur

Sideman pour les stars du jazz, dont Erik Truffaz et Tigran Hamasyan, le musicien genevois endosse en solo une tout autre tenue: seul en scène, Arthur Hnatek plonge dans «SWIMS», projet électronique percutant. Critique et rencontre.

Arthur Hnatek, batteur genevois venu du jazz, sideman pour Erik Truffaz, pour Tigran Hamasyan, défriche en solo des territoires électroniques inspirés des arts du dancefloor.
Arthur Hnatek, batteur genevois venu du jazz, sideman pour Erik Truffaz, pour Tigran Hamasyan, défriche en solo des territoires électroniques inspirés des arts du dancefloor.
Nicole Pfister

Il y a une voie entre Art Blakey, le prophète batteur des Jazz Messengers, et Kraftwerk, pionniers allemands de l’électronique. Arthur Hnatek l’a empruntée. Il en ramène une matière fulgurante, un projet fascinant: «SWIMS», où le Genevois plonge corps et âme dans une synthèse percutante.

Arthur Hnatek va ainsi. Deux facettes cohabitent dans son art. Tenue classique d’un côté, costume techno de l’autre. Dans la tradition instrumentale, consolidée par un quart de siècle de batterie acoustique, c’est ce frappeur subtil insufflant des grooves inventifs chez le trompettiste Erik Truffaz, chez le pianiste Tigran Hamasyan, au sein du quatuor Melismatiq, menant son propre trio, composant pour de grands ensembles, pour le cinéma…

Jeux de piste technologiques

Mais quand le musicien de 29 ans passe au solo, un monde totalement différent s’ouvre devant lui. Fûts, cymbales et grosse caisse campent toujours au centre. Que s’est-il passé? Les sons ont été retravaillés de fond en comble, filtrés, transfigurés, pour se mêler au jeu des machines, des synthétiseurs, des samplers – violons et flûtes méconnaissables. On trouvera des traces de piano, sur lequel Hnatek cherche ses mélodies. «Comme un bon jazzman, entre contrepoint baroque et impro», indique le musicien, revenant à cette dualité entre performance acoustique et production numérique, au cœur de son travail.

«J’aime la batterie et je ne cesse de m’interroger sur la nécessité d’y avoir recours. Cette balance entre percussions et machines est au centre de mes préoccupations. Ça reste mon enjeu principal: faire en sorte que l’auditeur ne sache plus où s’arrête la batterie et où commence le reste.»

C’est l’un des intérêts de l’électronique, grâce aux machines, de pouvoir refaire la musique à l’infini

Arthur Hnatek, batteur augmenté

Un premier jalon discographique vient de paraître, qui s’ouvre avec la chanson-titre, «SWIMS». Faites tourner le mot comme une hélice: tête en bas, le «M» devient «W», la graphie reste identique. Des cordes vibrent en arrière-fond, une mélodie marque le pas dans les graves, tandis que les couches sonores se déposent l’une après l’autre. Puis la batterie fait son entrée, claquant un breakbeat roulant tel une danse désaxée.

La chaleur des fusibles

«SWIMS», la bombe rythmique, prend des allures de monstre sous-marin louvoyant entre calme et tempête. À propos d’immersion: «Swims», du verbe «nager» en anglais, renvoie logiquement à «Pool», septième titre en conclusion du disque. «Pool», l’étang, la mare – comme sur la photo de l’artiste. À l’envers, cela fait «loop», la boucle, technique omniprésente dans la musique électronique. Où intervient la vocaliste zurichoise Andrina Bollinger, la voix démultipliée. La chanson s’est donné pour ambition d’évoquer une terrible pathologie, la perte de la mémoire à long terme… Citons encore «101 Breeze». «101» comme ce modèle du fabricant de synthétiseurs, Roland. La musique? Flottant tel une barque sur un océan creusé de vagues, les sonorités saturées en guise de crachin, avant que n’apparaisse un horizon apaisé, cinq notes scintillantes répétées ad libitum. Quant à «Euclide Heat», le thème s’inspire des algorithmes du célèbre mathématicien grec, que l’informaticien Gottfried Toussaint a récemment appliqués à la musique. «La relation entre les mathématiques et l’art me fascine», avoue le batteur.

La pochette de «SWIMS» d’Arthur Hnatek, signée par l’illustrateur veveysan Fichtre, reprend les quatre éléments eau, air, feu et terre qui donnent leurs noms aux principaux thèmes du disques, «SWIMS», «Euclide Heat», «101 Breeze» et «Pool».
La pochette de «SWIMS» d’Arthur Hnatek, signée par l’illustrateur veveysan Fichtre, reprend les quatre éléments eau, air, feu et terre qui donnent leurs noms aux principaux thèmes du disques, «SWIMS», «Euclide Heat», «101 Breeze» et «Pool».
DR

Le cas Arthur Hnatek renvoie de facto à l’histoire de la musique électronique. Qui a dit que ce n’est pas de la vraie musique parce qu’elle n’est pas jouée sur de «vrais» instruments? En tout cas pas notre interlocuteur: «John Cage était convaincu que la musique deviendrait un jour totalement électronique, ce qui ne l’empêchait ni d’écrire sur partition, ni de laisser une belle marge de manœuvre dans l’interprétation.» Que dire du jazz alors, domaine par excellence de l’improvisation? Le jazz, rappelle Arthur Hnatek, consiste aussi à reproduire des formules apprises. Le débat reste complexe. Il l’est aussi pour l’électronique. «Qui permet elle aussi d’improviser!»

À ce stade, ça sent le fusible qui chauffe. La musique se rapproche de l’industriel, cogne, explose. Les coupables: trois «Interludes» nourris de matière brute – de la pure batterie – piochée dans de longues sessions d’improvisation en studio que Hnatek accumule «à perte de vue». Ces sons plus agressifs, plus chaotiques, se présentent en miroir des autres morceaux, parfaitement léchés ceux-ci, qui eux-mêmes sont issus de telles improvisations. «Le rugueux contre le poli», résume Arthur Hnatek, comparant son processus de création au mouvement de la spirale revenant sans cesse sur elle-même tout en progressant. Jusqu’au concert, lorsque le batteur retrouve ses droits et reprend tout à zéro, y compris les éléments peaufinés. «C’est l’un des intérêts de l’électronique, grâce aux machines, de pouvoir refaire la musique à l’infini.»

«SWIMS» Arthur Hnatek (Mouthwatering Records)

1 commentaire
    Saccon

    Excellent article qui, je l’espère, permettra aux genevois de conscientiser les perles que nous avons dans notre région