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Chronique économiqueArrêt sur image, du saut dans le vide?

Marian Stepczynski
Marian Stepczynski
 

La chute des activités déclenchée, il y a maintenant deux mois, par la mise en quarantaine d’un nombre croissant de pays et de populations se révélera-t-elle au bout du compte un simple arrêt sur image, de sorte que tout repartira non point comme avant mais assez rapidement pour effacer les traces laissées par le confinement, ou faut-il au contraire s’attendre à une lente remontée des activités, accompagnée d’un chômage persistant et d’une multiplication des faillites?

La prévision ici est hasardeuse, car rien de tel ne s’est jamais produit. On peut tout juste s’aventurer à prédire que ce qui était faible et fragile avant la pandémie résistera moins bien que ce qui était déjà puissant et efficace. Et que la remise sur pied des systèmes et services publics malmenés par la crise (santé, transports en commun, assurances sociales) engendrera des besoins de financement outrepassant toutes les limites budgétaires connues.

Il se peut certes aussi que les changements amorcés dans les habitudes de consommation, la recherche, les modes de travail et pourquoi pas la distanciation sociale ouvrent de nouvelles perspectives en matière d’organisation de la vie économique, en accélérant les changements structurels en cours et parachevant ainsi ce que l’on a appelé la quatrième révolution industrielle.

N’empêche que nos prévisionnistes patentés (KOF, BAK, Créa, etc.) misent tous sur des lendemains qui ne chanteront pas. Ils ont peut-être raison, quoique leurs modèles soient fondés sur des prémisses anciennes, si bien qu’ils peuvent se tromper aussi rigoureusement que lors de la crise de 2007-2008 qu’ils n’avaient pas davantage vu venir. Ils ont cependant pour eux de constater le comportement des consommateurs au sortir progressif du confinement: redoutant l’impact du coronavirus sur l’emploi, les ménages ont redoublé d’épargne, comme le montre l’évolution récente des dépôts bancaires dans la plupart des pays. Or s’il se poursuit, ce repli de la consommation (qui pèse pour plus de 50% dans le PIB) ne fera que prolonger la récession, d’ampleur inédite, qui frappe l’ensemble des économies.

L’unique manière de briser ce fatal enchaînement consistera à recourir, sans limite ou presque, aux pouvoirs exceptionnels dont l’État s’est doté, d’abord pour affronter la crise sanitaire, et à présent pour soutenir la demande. Et ce recours impliquera une augmentation massive des déficits budgétaires, puisque les recettes publiques ont fondu en même temps que les dépenses, sociales surtout, se sont envolées.

Vivre avec une dette publique colossale, le monde en a déjà fait l’expérience au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Cette dette s’était éteinte peu à peu, pour partie grâce à la croissance, particulièrement marquée du fait des besoins de reconstruction, mais pour partie également sous l’effet de la répression financière et de l’inflation, auxquelles il a été maintes fois fait appel par la suite*.

Aujourd’hui, les choses sont un peu différentes, puisqu’il ne s’agit pas de reconstruire. Mais il n’empêche qu’une partie du terrain perdu l’est définitivement, pour cause d’obsolescence (du capital physique) et de dégradation des savoirs accompagnant le chômage de longue durée.

Il faudra donc accepter la perspective d’une dette sortant de l’ordinaire, si importante même qu’elle pourrait signifier la remise au goût du jour des «consols» (dettes perpétuelles) britanniques de jadis.

* Cf. par exemple «Retour de la répression financière» dans Finance et Développement (https://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2011/06/pdf/reinhart.pdf)

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