Éditorial Après le viol, une autre forme de violence
Les victimes de violences sexuelles peinent à être reconnues face à la justice. La révision de l’article pénal sur le viol changera-t-elle la donne?
Combien de victimes se taisent? Et combien ont osé parler sans être reconnues par la justice? En Suisse, 22% des femmes auraient subi un acte sexuel non consenti, selon une enquête d’Amnesty en 2019. Moins de 10% d’entre elles auraient déposé une plainte. Et au tribunal, seule une poignée obtient gain de cause.
C’est en partie pour contrer ces tristes chiffres que l’article sur le viol vient d’être dépoussiéré par nos élus à Berne. Le consentement a fait son entrée dans le Code pénal, ainsi que l’état de sidération.
La justice a grandi. Un peu. Car passé le combat politique reste la vraie vie. Celle du chemin de croix qui attend la victime. Du poste de police aux portes du tribunal, la brutalité continue sa route – une violence accidentelle parfois, inconsciente souvent. Elle prend la forme de questions crues. Voilà pour l’échauffement. Elle monte en puissance lorsque la justice envoie une victime dans les cordes pour distinguer le vrai du faux, la bouscule, la confronte à chacune de ses contradictions, à chacun de ses oublis. «Pourquoi n’avez-vous pas crié?» «Vous l’aviez embrassé ce soir-là, comment aurait-il pu comprendre que vous n’étiez pas consentante?»
«La justice se laisse encore trop guider par une idée de la «bonne» et de la «mauvaise» victime.»
Ces phrases ne sont pas de la fiction. Elles sont issues de procès bien réels. Imprégnée de stéréotypes d’un autre temps, la justice se laisse encore trop souvent guider par une idée de la «bonne» et de la «mauvaise» victime, écartant souvent celle qui a bu ou connaissait son agresseur. Autrement dit, la victime type.
Ce n’est pas tout. Ignorant les effets d’un viol sur la mémoire, les réflexes et les comportements typiques d’une victime, la justice se méfie de son récit et se rabat sur le sacro-saint principe du doute qui profite à l’accusé.
Il est temps de grandir encore un peu. Les conséquences neurobiologiques du viol ont été étudiées, décryptées. Reste à les connaître. La docteure canadienne Lori Haskell, spécialiste des traumatismes, donne quelques clés pour la première approche d’une victime: la traiter avec respect, reconnaître ses difficultés et ses besoins, rester impartial, mais empathique. Cessons de vouloir à tout prix établir les faits de manière chronologique. Cela ne fonctionne pas avec une personne ayant vécu pareil traumatisme. Sa mémoire imparfaite est bel et bien un signe de son calvaire.
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