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Vendée Globe
Pourquoi les marins se blessent bien plus gravement qu’avant

Au grand large, c’est alerte rouge en permanence pour les marins, de plus en plus exposés. Justine Mettraux porte désormais un casque pour prévenir les blessures à la tête.
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L’enfer sur mer. C’est un peu ce que vivent les marins modernes dans leurs drôles de pas à la gaudriole. Sur ces bêtes de course, c’est plutôt la cabriole assurée. «On ne parle plus de petits bobos, mais de pathologies qui se rapprochent de plus en plus de celles que l’on retrouve sur les accidents de la route, nous expliquait François Gabart avant le départ de la Route du Rhum 2022. Cet aspect de la sécurité du marin doit être intégré dès la conception pour limiter les risques. Sur notre trimaran SVR-Lazartigue, nous avons posé des mousses, des mains courantes, limité certains angles, et le skipper dispose d’un siège qui ressemble à celui d’une voiture de course.»

Le vainqueur du Vendée Globe 2016 a toujours mis un point d’honneur à naviguer sereinement et proprement. Il faut dire que, à plus de 35 nœuds, les chocs prennent une tout autre ampleur. On pourrait penser que les Ultim, ces multicoques géants, sont les bateaux les plus exigeants. Mais paradoxalement, la vie à bord est beaucoup moins spartiate que sur les monocoques.

Des chocs bien plus violents

«Entre un tour du monde en Imoca et un tour du monde en Ultim, il n’y a pas de débat, estime Charles Caudrelier, récent vainqueur de l’Arkea Ultim Challenge avec le Maxi Edmond de Rothschild. J’ai fait plusieurs Ocean Races en monocoque, et les conditions de vie sont nettement moins confortables. Les chocs sont plus violents, et le bruit généré par les pièces en carbone peut être infernal.»

C’est ce menu indigeste qui a été servi ces derniers jours aux 35 concurrents de la Transat CIC. Une traversée entre Lorient et New York par la face nord de l’Atlantique. Face au courant, face au vent, face aux vagues et face à ses propres peurs.

«Les conditions, surtout lors des premiers jours de course, ont été très dures, témoigne Justine Mettraux, qui a rallié la Grande Pomme en 7e position. Dans de la mer formée et des conditions dépressionnaires, il est notamment très compliqué de trouver le temps de prendre soin de soi. Manger et dormir ne vont pas de soi. Quand ça tape et que le bateau avance à 20 nœuds, la vigilance et la prévention des chocs sont essentielles.»

Les marins portent un casque

Depuis que les foils ont poussé sur les monocoques du Vendée Globe, le comportement des bateaux a fondamentalement changé. Portés par ces appendices, les 60 pieds glissent, volent et tombent parfois très brutalement dans la vague.

Il faut alors imaginer une décélération vertigineuse, qui transforme les marins en poupées de chiffon projetées d’un coup dans le cockpit. «À partir de 15 ou 20 nœuds, je porte un casque identique à ceux des rugbymans, explique Justine Mettraux. Les blessures à la tête sont forcément celles contre lesquelles on veut se prémunir.»

S’il n’y avait que ça. Autre grande navigatrice, Sam Davis a trouvé des parades pour limiter la casse sur son Initiatives-Cœur, avec lequel elle a pris la 3e place de la Transat CIC. «Depuis le dernier Vendée Globe, je porte un gilet protecteur, car j’avais eu des côtes cassées, dit la navigatrice. Le casque est lui aussi de sortie. J’en ai un pour l’intérieur et un autre de type casque de chantier lorsque je dois par exemple grimper au mât. Mais la principale innovation, c’est le siège de veille posé dans le sens inverse de la marche du bateau, qui garantit l’absorption des chocs.»

Impossible d’être à fond tout le temps

Justine Mettraux a elle aussi opté pour ce siège inversé. «Pas idéal en termes de mal de mer, mais bien utile et sécurisant.» La Genevoise place sa sécurité au centre de la performance. «Sur cette Transat CIC, je pense que la plupart des leaders ont gardé une certaine marge malgré un rythme soutenu. Il est impossible de pousser les machines à fond tout le temps. Ce qui est déjà vrai sur une course d’un peu plus d’une semaine le sera encore davantage sur un Vendée Globe, qui s'étend sur près de 80 jours.»

Dans le bruit et la fureur de ces bêtes de carbone, les dernières courses n’ont pas épargné les femmes et les hommes de mer. Lors de la dernière édition de l’Ocean Race, le tour du monde par étapes et en équipage, plusieurs accidents sévères ont été enregistrés. Pour la première fois, on parle de commotions sévères et d’entailles profondes. Sur la 5e étape, Charlie Dalin, l’un des meilleurs marins actuels, et le reporter embarqué de 11th Hour Racing (avec Justine Mettraux à bord, d’ailleurs) ont été mis hors course après un arrêt buffet consécutif à une collision avec un cétacé.

La Néerlandaise Rosalin Kuiper a été projetée de sa bannette pendant son sommeil sur Malizia près du cap Horn. Ses coéquipiers l’avaient découverte consciente mais saignant abondamment. Damien Seguin, sur Biotherm, a vécu le même sort. «Je m’en suis tiré avec des bleus sur tout le dos. Depuis, je dors avec un harnais.»

Des traumatismes sévères

En décembre dernier, lors de la transat en solitaire Retour à la base, c’est le Français Sébastien Simon qui avait frôlé le pire. Son témoignage à son arrivée était assez stupéfiant. «À un moment, j’ai retiré mon casque pour aller dormir, et puis black-out. Aucun souvenir de ce qui a pu se passer. J’ai repris conscience avec le visage en sang. En prenant mon téléphone, je me suis rendu compte que j’avais déjà envoyé une photo de ma tête blessée à ma team manager, sans que je m’en souvienne! Je me suis retrouvé devant ma pharmacie, face à un miroir. J’ai testé mon agrafeuse sur mon bras pour vérifier si elle fonctionnait. Puis mécaniquement, j’ai agrafé la plaie sans trop réfléchir. J’ai ensuite appelé ma fiancée, assez serein, pour lui poser quelques questions lunaires…»

On pourrait presque en sourire, mais un tel scénario, dans le Grand Sud, loin de toute terre, pourrait prendre une dimension aux conséquences dramatiques. De quoi freiner les ardeurs des skippers? «La peur fait partie intégrante de notre sport, explique Justine Mettraux. Nous apprenons à vivre avec, à l’apprivoiser. Il y a un gros travail mental qui est fait en amont.» Pour chasser l’anxiété, Sam Davis, elle, a trouvé un moyen imparable. «Je mets un casque antibruit, un casque de rugby, je me pose dans mon siège et je me laisse dormir en imaginant que mon coskipper Will Harris s’occupe de tout.» À un détail près. Elle raconte ça juste après une transat où elle était seule à bord!

Il y a dix ans encore, la véritable angoisse, c’était de tomber du bateau. «Cette peur reste, car c’est évidemment la chose la plus grave qui puisse arriver, explique Justine Mettraux. Et on fait tout pour que ça n’arrive pas. Mais d’autres dangers nécessitent désormais une attention de tous les instants.»

Au creux de chaque vague, c’est un peu l’enfer sur mer.