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Rencontre avec une dessinatriceAlbertine, la vie couleur fantaisie mais aussi en bleu

Vingt jours après avoir appris qu’elle était prix Andersen 2020, le Nobel de la littérature jeunesse, la dessinatrice genevoise le voit comme une nouvelle liberté.

Albertine dans son jardin de la campagne genevoise, un jardin dont elle aime beaucoup s’occuper.
Albertine dans son jardin de la campagne genevoise, un jardin dont elle aime beaucoup s’occuper.
LUCIEN FORTUNATI

Même lorsqu’elle parle au téléphone depuis sa campagne genevoise, Albertine met des rondeurs dans ses phrases et des couleurs sur ses mots. Des couleurs chaudes ou des teintes qui caressent. Il y a ces «oui»… rouge jouissif, ces pics d’enthousiasme rose pétillant ou alors ces «peut-être» qui s’échouent sur des plages blanches. Mais ces deux derniers mois, c’est le bleu qui a eu la préférence de la dessinatrice couronnée du prestigieux prix Hans Christian Andersen 2020, alors que le monde vivait encore en semi-confinement. «J’ai des périodes de couleurs mais le bleu me suit depuis quelque temps, il a quelque chose d’apaisant, quelque chose qui touche à la profondeur, à une forme d’introspection, aux rêves.»

On vous sait pourtant plus hyperactive que contemplative?

Pourtant j’aime aussi cet état d’être seule avec soi-même, avec son travail. Dessiner énormément demande beaucoup d’énergie et plus je peux m’entourer de choses agréables, plus je vais pouvoir me plonger dans ce bleu du travail, c’est comme faire une promenade la nuit lorsque les voisins dorment. On le fait souvent avec mon mari, Germano, et c’est là que nos idées viennent, dans le mouvement. On les enregistre sur le téléphone avec un titre, ce qui nous donne une sorte de banque de données d’idées vocales où aller repiocher. Parfois elles ressurgissent, parfois elles sont augmentées d’autres idées. Ce laboratoire exploratoire est affreusement jouissif, j’en ai besoin, j’y reviens sans me fatiguer, jamais.

«Dessiner énormément demande beaucoup d’énergie et plus je peux m’entourer de choses agréables, plus je vais pouvoir me plonger dans ce bleu du travail.»

Albertine, dessinatrice

Ce temps qui file, c’est une composante de votre vie comme de votre travail?

Le rapport au temps est là, oui, totalement là. Avec cette envie d’arrêter les choses, de les apaiser et dans le même temps il y a quelque chose de très speed en moi. Je dois tout faire tout de suite et très vite, ce qui fait que je passe du coq à l’âne. Avec un dessin, puis un autre, puis encore un autre. Il y a cette sorte d’avidité comme si le temps allait me rattraper! Je le sais et bien consciente qu’à un moment donné, il y aura le mot fin. Alors j’ai fait le choix de profiter pleinement, le choix de cette vie à toute vitesse dans le travail et aussi un peu reculée en habitant à l’extérieur de la ville parce que j’ai besoin du silence pour travailler. J’ai encore fait le choix de ne plus avoir envie d’enseigner comme celui d’accepter des commandes ou pas. Et j’aspire à la liberté du dessin! Ce prix arrive au bon moment, il me dit: tu peux le faire, tu as le droit de le faire.

Un prix, est-ce comme une exposition, l’occasion de marquer une pause, de réfléchir?

Première chose, je peux dire que maintenant j’ai compris que j’avais gagné ce prix, ça prend quelques jours pour en mesurer la portée, ce qu’il veut dire pour le public, pour les gens du livre, pour nos éditeurs suisses La joie de lire. Et… après, il y a ce que j’en fais personnellement. Ce qu’il m’apporte? Quel chemin je vais faire avec lui? Aujourd’hui, je peux répondre: il me dit que c’est quelque chose qui a abouti, quelque part, pour me donner des ailes pour la suite.

La confiance en vous, ce n’est pas votre point fort?

Je crois que j’alterne! Il faut avoir confiance pour dessiner, il faut aussi beaucoup d’énergie et être un peu frondeur parce que, voilà, on raconte des choses de soi. Mais après il y a le doute qui est là, au fond, et je ne sais plus très bien. Même si le temps améliore les choses et que j’en sais déjà un peu plus, ce qui ne veut pas dire que je vois le talent que j’ai. Je vois que je bosse beaucoup, que mon dessin évolue, que je vais plus loin, toujours plus loin et que ça se voit, mais je n’en ai pas conscience. Par contre, ce qui est beau, c’est qu’on a reçu des prix petit à petit, donc qu’on a évolué dans notre travail et puis tout d’un coup, il y a un grand prix prestigieux, avec un nom – Andersen – que j’ai aimé lire, dont j’ai aimé illustrer une édition du «Roi nu» avec un vrai roi nu, débarrassé des clichés du souverain bedonnant parce que dans le livre jeunesse, il faut aussi dire les choses. Et je trouve que c’est un beau parcours, un parcours comme j’aurais aimé avoir, en douceur, progressif, avec un prix qui tombe quand on ne s’y attend pas.

«Ce qui est beau, c’est qu’on a reçu des prix petit à petit, donc qu’on a évolué dans notre travail et puis tout d’un coup, il y a un grand prix.»

Albertine

Vous en parlez comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre…

Oui, parce que… Enfin… il y a quelque chose de mystérieux quand on est créateur, quelque chose qui est en nous comme un jumeau et avec qui on dialogue. Cette part de mystère nous accompagne – j’entends souvent d’autres dessinateurs le dire – et j’aime beaucoup ça, de ne pas être tout à fait, tout le temps, conscient. C’est très agréable.

Rien à voir avec une envie de fuir la réalité?

Pas du tout! C’est juste mystérieux et ce mystère, je pense qu’il ne faut pas trop aller le titiller pour voir ce qu’il y a derrière. Le mystère aide aussi à travailler, si on avait trouvé pourquoi je dessine ça à ce moment-là, pourquoi je mets telle couleur, tel personnage à cet endroit, ce serait terriblement ennuyeux. La règle du jeu n’est pas écrite! C’est une sorte de fil que l’on tire et puis voilà, il se passe des choses. Et nous, on se transforme aussi, ça bouge, il y a du mouvement. C’est très important d’être toujours en mouvement.

Un mouvement qui, dans votre cas, va, vient et agrège une foule d’envies. Du livre à la mode. De l’objet au cinéma.

J’aime ça, c’est génial. Un jour, vous faites un carnet de dessins et vous le finissez – j’aime bien aussi finir les choses – mais parfois j’ai aussi trois projets en cours. Puis il y a les besoins, les envies, celle de ne faire que du noir-blanc pendant une journée, ou sur une autre, de prendre un personnage, de le faire en très très grand et de le coller sur ma vitre. En fait les choses se répondent, que ce soit les différences de formats, de supports, de techniques et tout ça crée un tout. Comme d’ailleurs les demandes extérieures qui amènent des nouveaux souffles et permettent de créer d’autres manières de raconter. Il faut avoir la liberté de tout montrer, toujours.

Cette fantaisie qui vous colle au trait, elle est là… votre liberté?

Exactement! La fantaisie, c’est très important et d’ailleurs j’aime beaucoup ce mot. Si je devais donner une définition… ce serait une façon d’aborder les choses avec légèreté et drôlerie, en faisant un pas de côté pour qu’elles deviennent extraordinaires. La fantaisie, c’est encore prendre les choses et les tordre pour qu’elles paraissent plus amusantes. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas sérieux, c’est le contour qui diffère. Avec la fantaisie, on est dans un espace où les choses peuvent, doivent être dites, mais avec une dose d’optimisme. C’est ce qui permet d’accepter la réalité, mais sous un autre prisme. Ce n’est pas simple, mais essentiel.