Critique de concertÀ Montreux, la soupière de Pink Floyd à feu doux
Il a fallu du temps pour que le Floyd selon Nick Mason, le batteur historique, entre en ébullition au Casino. Un concert comme un mémorial entre souvenirs et musique.

Parmi tous les mystères qui parsèment la musique de Pink Floyd, le plus déroutant est sans doute d’avoir échappé aux ego surhumains de ses membres au point que, si chacun en réclame la paternité, elle semble n’appartenir à aucun. Roger Waters, fâché depuis 1985, la joue wagnérienne; David Gilmour, héritier légal, en a brossé l’héritage rock. Syd Barrett, le poète fondateur, l’avait emprisonnée dans sa tête et l’exil d’une vie ordinaire.
Nick Mason, samedi à Montreux, en a donné sa vision: une camaraderie psychédélique, un gigantisme en format de poche. Une lecture historique basée sur la période 1968-1972 que souligne le nom de son groupe, Nick Mason’s Saucerful of Secrets, en hommage à l’album du même titre.
Autour du batteur de toujours, 80 ans, on découvrait les neveux sexagénaires de la famille élargie, dont le bassiste Guy Pratt, doublement légitime pour avoir tenu la basse du Floyd depuis le départ de Roger Waters et marié la fille de feu le clavier Richard Wright; le guitariste Lee Harris, fils d’un membre du collectif Hipgnosis qui réalisa les visuels iconiques du groupe; le guitariste Gary Kemp… ex-Spandau Ballet. Un nouveau romantique à la sauce psychédélique? On peut trembler.

Et effectivement, on a craint le pire durant la première demi-heure, tant l’ensemble paraissait loin de la sombre démesure floydienne. Les musiciens, tout sourire et en chemisette, ressemblaient à des membres d’un country club anglais ayant laissé leurs caddies en coulisse, derrière Mason qui fait la gueule et effleure ses toms. Les chansons de Barrett, au format traditionnel, au son clair et au chant frontal, souffrent de cette étreinte collective où aucune grande voix ne s’impose. Soupe froide?
Bien meilleurs instrumentistes que chanteurs, les musiciens vont heureusement se laisser happer vers le cœur du réacteur à mesure que leur répertoire accoste des rivages plus denses de l’œuvre floydienne. «Atom Heart Mother» saisit le groupe dans sa nasse complexe, «Set the Controls for the Heart of the Sun» jette le Casino dans la matière en fusion. Mason s’ébroue, sourit même, et pas seulement quand il raconte Floyd entre les chansons ou fait un (bon) gag téléphonique avec un (faux) Roger Waters éructant au bout du fil, parce qu’on lui a volé son gong.

Durant plus de deux heures et demie découpées en deux sets, le second habité par une lecture de vingt-trois minutes du morceau de bravoure «Echoes», le quintette transforme ainsi ce qui aurait pu être une froide vitrine de musée en un reliquaire ardent, trouvant sa force non plus dans la récitation d’un passé glorieux mais dans la puissance intrinsèque de la musique de Pink Floyd. Le meilleur hommage, en somme. Et tant pis pour le format de poche, et pour la puissance perdue de Nick Mason: à 80 ans, avec ce marathon généreux, le batteur a fait honneur à une vie de musicien.
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