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Notre histoire 1920: après des jours de pluie, le Valais est sous l’eau

Les digues du Rhône ont cédé en plusieurs endroits.

La plaine du Rhône près de Sion lors de l’inondation de 1920. Champs et vergers sont immergés, l’eau recouvre la route cantonale et inonde les vignes basses.
La plaine du Rhône près de Sion lors de l’inondation de 1920. Champs et vergers sont immergés, l’eau recouvre la route cantonale et inonde les vignes basses.
DR.

Nous sommes à Brigue, il est environ 23h, ce jeudi 23 septembre 1920, lorsque le sinistre tocsin se met à sonner. Il pleut depuis des jours et pour les 3000 habitants de la ville, la cause de l’alarme est claire: le Rhône et la Saltina, la rivière qui descend du col du Simplon, débordent. En effet, des eaux tumultueuses se déversent déjà dans la ville et entraînent tout sur leur passage, couvrant la Sebastianplatz de matériaux. Il faut sortir le bétail des étables et fuir se mettre à l’abri sur les hauteurs, en emportant le strict nécessaire. D’autres, de l’eau jusqu’aux genoux, tentent de barrer les rues avec des sacs de sable.

De telles scènes se répètent un peu partout à travers le Valais. Entre Brigue et Viège, vers 3h du matin, le Rhône en furie rompt ses digues en deux endroits et se répand dans la plaine. Leurs villages complètement envahis par l’eau boueuse, les habitants de Lalden et Brigerbad n’ont pas d’autre solution que de passer la nuit sur les toits, alors que des granges s’écroulent, minées par les eaux. Du bétail et un mulet attelé sont emportés par le courant, de même que des arbres dans les vergers. C’est également près de Brigerbad que l’on découvrira l’unique victime humaine, une femme, dégagée des dépôts du fleuve une dizaine de jours après l’inondation.

Les bêtes menées à l’étage

Près de Sion, là aussi, le Rhône brise sa digue. Il s’engouffre dans le hameau de Châteauneuf. En toute hâte, les paysans sortent leurs vaches et les conduisent sur des rochers avoisinants. «Puis, comme le temps pressait, ils menèrent les cochons et les chèvres dans les chambres du premier étage. On affirme même que la maison d’école est pleine de ces quadrupèdes», écrit la «Tribune de Lausanne» dans son édition du dimanche 26 septembre. Il faudra faire venir une barque du lac de Géronde, près de Sierre, pour évacuer certains habitants. À Viège, à Saint-Maurice comme à Lavey, le Rhône est soit passé par-dessus les digues, soit à travers en ouvrant des brèches. «Les jardins de Saint-Maurice sont recouverts par endroits de 50 cm à un mètre d’eau», sur laquelle flottent «d’innombrables débris, des arbres, des poteaux télégraphiques, des planches, des outils agricoles, des ustensiles de ménage», constatent l’envoyé spécial de la «Feuille d’Avis de Lausanne» et le correspondant de «La Suisse». Les légumes sont pris dans une gangue de vase. Dans une bonne partie du Valais, la récolte de pommes de terre est perdue, les semailles déjà faites anéanties, les plantages recouverts d’eau et de boue.

En dessus de Martigny, la Dranse a elle aussi été prise de folie. Formée de trois cours d’eau gonflés par la pluie tombée jusque sur les glaciers, Dranse de Bagnes, Dranse de Ferret et Dranse d’Entremont, elle a dévasté jardins et vignes, emporté des ponts et précipité dans le vide plus de 60 mètres de route cantonale, du côté de Bovernier, dont le cimetière a bien failli être également emporté par les flots tumultueux. Et sur le versant sud du Simplon, les dégâts sont également considérables: route détruite en plusieurs endroits, bâtiments emportés. Les infrastructures ferroviaires ont souffert. Sur la ligne Viège-Zermatt, la voie qui filait à flanc de coteau, près d’Ackersand, s’est écroulée sur une longueur de 200 mètres, minée par les eaux de la Viège. Plateforme, ballast, traverses et rails ont tout simplement disparu. Un pont des Chemins de fer fédéraux est coupé entre Viège et Rarogne, un autre entre Granges et Sierre. «Le train de luxe Orient-Express est détourné depuis Brigue par le Lötschberg, Neuchâtel et Pontarlier», annonce la «Feuille d’Avis». Les voyageurs venant de Lausanne descendent à Ardon et sont transportés à Sion par camion. Il faudra l’armée pour rétablir les digues et dégager les 50 kilomètres de voie ferrée recouverte de débris entre Brigue et Granges-Lens.

Ces inondations de 1920 viennent cruellement montrer une fois de plus que le Rhône n’est pas dompté. Les digues construites à la fin du XIXe siècle, rassurantes en temps normal, deviennent insuffisantes lors des événements exceptionnels, comme il en arrive une fois ou deux par siècle. On constate que le lit du fleuve se comble peu à peu avec les sédiments charriés par ses 295 affluents. Il faudra donc, dès 1932, une deuxième correction du Rhône, comprenant le dragage du fleuve et l’utilisation des matériaux ainsi extraits pour renforcer les digues. En attendant les événements suivants.

Sources Archives des journaux vaudois, scriptorium.bcu-lausanne.ch, site de la 3e correction du Rhône, www.rhone3.ch/3e-correction, «Drame de la lutte contre l’eau en Valais», Ignace Mariétan, «Bulletin de la Murithienne», 1968.