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PortraitAu MJF, Mathieu Jaton est devenu le gardien de sa propre flamme

Depuis 2013 et le décès de Claude Nobs, il a tout changé pour que rien ne change. Et en cette année 2024 où il s’agit de s’adapter encore à un nouvel environnement, il présente un programme exceptionnel: le Montreux Jazz Festival est plus que jamais unique au monde.

Au départ, un constat. Programmer un important festival d’été, en 2024, est une gageure. Après avoir beaucoup tourné au sortir des années COVID, et parfois réclamé des cachets toujours plus fous, nombre de stars internationales, dans tous les genres musicaux, marquent une pause. Et cela se remarque, à la lecture des menus présentés ce printemps. «Sion sous les étoiles» s’est vu reprocher une affiche qui manquait de vedettes féminines. Le géant Paléo un manque de grands noms ou de surprises, comme si on n’avait pû faire qu’avec ce que les agents avaient sous la main, ce qui n’a cependant pas empêché les billets de se vendre en moins d’une demie-heure.

Mais cette semaine, l’annonce des soirées du Montreux Jazz Festival, entre le 5 et le 20 juillet, a provoqué une étrange euphorie, et pour le dire franchement, un étonnement: «nulle part ailleurs» (lire encadré), comme le dit Mathieu Jaton, est sans doute l’expression qui convient le mieux à la série de moments exceptionnels que promet la manifestation, en plus contrainte de réinventer à peu près tout, pour cause de travaux au Centre des Congrès. Cela avec une grande scène en plein air, lac, Alpes et ciel pour décor, et une seconde au Casino, rappel à la fois historique mais permettant surtout une souplesse nouvelle.

Confiance

Quelques heures après l’annonce, Mathieu Jaton, qui aura 49 ans cet été, en se posant autour d’un café, dégage un sourire confiant. «J’ai toujours eu cette confiance je crois. Même si au début, je sais bien pour qui je passais: le petit jeune un peu falot à qui on confiait les rênes en espérant qu'il ne fasse pas tout foirer. Mais si j’avais eu cette crainte, je n’y serais jamais arrivé, je crois, je n’en aurais pas dormi. Alors j’ai juste cherché à rester moi-même. Je ne suis pas du genre à me plaindre, à dire que c’est trop dur, que tout est contre nous, la météo ou l’évolution du music business». 

Il lui revient une anecdote. «Je commençais à travailler pour le festival, j’avais 24 ans, et je saoulait toute ma famille avec ça. Le MJF par là, Claude Nobs par çi, que c’était dingue, et puis les voyages, les stars, les concerts, etc. Un jour, mon grand frère en a eu marre, il m’a regardé excédé, et il m'a dit: «Mathieu, n’oublie pas que ce n’est qu’un festival».

Cette capacité à relativiser en restant la fois complètement impliqué, mais conscient de l’essence des choses - «le MJF est là pour apporter un peu de joie et de bonheur aux gens» - est demeuré au cœur de son approche. «C’est à la fois futile, irrationnel, et complètement important et fondamental, justement à cause de ça», rit-il. 

Études à l’Ecole hôtelière, ancien responsable sponsors et marketing du festival, il aime pourtant rappeler que l’amour de la musique fut le départ de tout. «On vivait dans une grande maison à Attalens (ndr: son père, ingénieur, dirigeait Rinsoz & Ormond à Vevey), et il y avait tout le temps de la musique». Papa bon pianiste, frère batteur, lui qui se met à la guitare, d’abord classique, puis en se prenant pour David Gilmour ou Mark Knopfler. «On faisait une sorte de jazz-rock progressif, avec beaucoup d’improvisation, des morceaux d’une demie-heure. Faire une cover d’un tube des Stones, ça ne m'intéressait pas du tout». 

Mais déjà, l’organisateur pointe. «Dès l'adolescence je montais des concerts dans le jardin familial. Passer la tondeuse, monter une tente, faire venir les musiciens, le minuscule public, j’adorais mettre tout ça au point». Il connaît aussi un merveilleux rocker local, Jean-Pierre Huser, qui l'accueille un après-midi dans son studio de Blonay. «Je devais avoir environ 16 ans. Il m’a dit: joue un truc, et a trouvé ça pas mal, d’ailleurs. Mais au bout d’un moment, il a dit: «ce que tu veux vraiment, c’est devenir musicien professionnel, ou travailler dans la musique?» C’est resté dans ma tête, je me suis peu à peu rendu compte que je n’avais peut-être pas la patience, la passion suffisante, l’abnégation au travail 12 heures par jour pour devenir un vrai musicien.»

Couper le saumon

La première fois qu’il met ainsi un pied dans le monde montreusien, c’est pour couper du saumon dans le sens de l’épaisseur, dans le jardin du Picotin, le châlet de Nobs. «Je sais, cette histoire fait toujours un peu marrer les gens, mais c’est vrai. Je l’avais croisé une ou deux fois, il connaissait mon père, j’avais même pû lui faire écouter des maquettes de mon petit groupe. Mais ce dont je me souviens, c’est du moment après la fête, au milieu de la nuit, au bord de sa piscine, quand il s’est mis à me raconter plein d’histoires du festival, les anecdotes fameuses, mais surtout l’esprit, l’irrationnel de nouveau, la magie: il essayait déjà de me transmettre quelque chose, et c’est resté en moi pour toujours. Je n’ai plus quitté le festival». 

Au début 2013, il en a hérité à un moment clé. «Les gens ne se souviennent pas que nous avions vécu des années difficiles. En 2012, Claude avait imaginé un gros projet, six concerts avec Santana, il avait passé des jours en Californie avec Carlos pour monter ça, et puis on reçoit un mail de son agent qui renonce. Neil Young non plus, ne venait finalement pas à Montreux. Tout changeait. La numérisation, les grandes agences qui prenaient une énorme importance, et le marché s’inversait: ce n’était plus les concerts qui faisaient vendre des disques, mais le contraire, et les cachets explosaient».

Travailler la marque

Il faut que tout change pour que rien ne change, il a alors compris cela, et a tout changé. «J’ai travaillé sur la marque Montreux, je savais faire ce genre de choses. On a lancé des sociétés, comme Montreux Media Ventures, pour diversifier, perpétuer, numériser le passé comme le présent. Je suis aussi allé dans pleins de conférences, congrès musicaux, on a continué à développer le MJF de façon mondiale, en organisant des festivals à Miami, Rio, à Tokyo, en Chine, à Ibiza l’année prochaine, ayant toujours en tête ce fameux esprit: accueil, qualité, évènement exceptionnel». 

Mathieu Jaton tient sa ligne, aussi, que l’on croit parfois seulement affable ou diplomate. «Mon cours préféré, à l'École hôtelière, c’était la psychologie appliquée. J’adorais ça, par exemple l’analyse transactionnelle. Tous les jours, j’en utilise encore quelques principes basiques,essayer par exemple de comprendre de quelle façon ton interlocuteur s’adresse à toi: comme un enfant, en joie ou en colère, un adulte, un parent? Et comment dès lors se mettre à la bonne hauteur pour répondre, discuter, construire la relation». Jaton explique ainsi que le génie de Claude Nobs était d’être un enfant, créatif et allant de l’avant, mais que c’était aussi une forme de limite. «Je veux garder cet esprit, mais fondateur ou successeur, ce n’est pas la même chose, il faut s’adapter tout le temps, et ça, je crois avoir appris à bien le faire». Autant les équipes autour de Nobs étaient marquées par un certaine volatilité, autant les siennes sont stables et fidèles, à l’image de la programmatrice Michaela Maiterth ou de David Torreblanca, le directeur des opérations.

Nouvelle image

«J’ai senti, récemment, comment l’image du festival a évolué et a été de nouveau remarquée. On était vers la fin du COVID, et je participais en Allemagne à un débat avec le patron de Scorpio, une grosse organisation qui gère une grosse dizaine de festival de plus de 70000 spectateurs. Il y avait aussi le patron de Marshall Arts, grande agence londonienne, qui s'occupe d’Elton John, McCartney ou Pink. Tout le monde semblait s’entendre sur le «retour à la normale»: d’abord une tête d'affiche, et l’endroit où on joue n’a pas d’importance. Cela peut-être une forêt, un hangar ou un  champ de patates, du moment qu’on a une vedette, c’est bon. J'ai levé la main, pour dire: «Hé, je ne suis pas d’accord avec vous. Cela marche encore pour les 10 plus grosses stars du monde, mais ce n’est pas le vrai marché». Ils m’ont regardé comme un martien, puis m’ont demandé de m’expliquer: «Ce qui compte, c’est d’abord l’expérience, donc souvent un projet spécial. Ensuite, c’est le lieu, qui participe de cette expérience, et enfin seulement le nom sur l’affiche. Les gens viennent pour vivre un moment unique». Après le débat, le patron de Marshall Arts 

est venu vers lui avec son équipe: “Tu as une heure pour m’expliquer ça”.

Jaton lui a expliqué. Il l’applique, surtout. Et Montreux, dans les rankings professionnels, a fait un bond en avant. «Durant des années, on était encore classé dans les «festivals de jazz», mais plus guère dans le général. Désormais on est de retour dans le top 3 mondial, derrière Coachella et Glastonbury». 

L’héritier de Nobs n’a pas seulement tenu la baraque, il lui a donné un avenir, dont il ne s’estime pas le dépositaire éternel: «Ca me passionne, c’est un métier incroyable, je me le dis chaque matin, mais le jour où l’envie ne sera plus la même, j'arrêterai tout de suite». Le feu sacré, sa flamme à garder, Mathieu Jaton la ressent bien ailleurs: dans une vieille chanson de Deep Purple, que l’été prochain attend comme une prière.