«La santé mentale des seniors devrait être une priorité»

VieillissementLongévité et troubles psychiatriques font un cocktail explosif. Le point avec Armin von Gunten, chef de la psychogériatrie au CHUV.

Le professeur Armin von Gunten, chef du Service universitaire de psychiatrie de l'âge avancé (SUPAA) du CHUV: «Les personnes âgées sont moins souvent traitées et ont moins d'accès aux spécialistes».

Le professeur Armin von Gunten, chef du Service universitaire de psychiatrie de l'âge avancé (SUPAA) du CHUV: «Les personnes âgées sont moins souvent traitées et ont moins d'accès aux spécialistes». Image: ODILE MEYLAN

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Les maladies psychiatriques, enjeu de santé publique aussi majeur que négligé, font partie des pathologies les plus répandues et les plus handicapantes. Les plus coûteuses, aussi: 7 milliards de francs par an, estime l’Observatoire suisse de la santé.

Vieillissement de la population oblige, de plus en plus de seniors sont touchés. Le cocktail troubles mentaux plus longévité est pour le moins explosif. Le professeur Armin von Gunten, chef du Service universitaire de psychiatrie de l’âge avancé du CHUV (SUPAA), explique pourquoi le système de santé doit réagir, et vite.

Les seniors sont-ils plus sujets aux maladies mentales?

Oui. La population vieillit et le nombre de troubles mentaux est plus élevé à l’âge avancé. Aux pathologies chroniques qui perdurent au-delà de la retraite, comme certaines formes de dépression ou de psychose, s’ajoutent les démences. L’espérance de vie ne va probablement pas augmenter indéfiniment mais il n’empêche qu’aujourd’hui nous sommes face à un vrai problème.

Les jeunes sont-ils mieux lotis en matière de prise en charge?

Les personnes âgées sont moins souvent traitées et ont moins d’accès aux spécialistes. A situation comparable, il est beaucoup plus probable que vous verrez un spécialiste si vous êtes jeunes. Beaucoup de personnes âgées dépressives ne sont pas traitées avec des médicaments spécifiques. Il y a donc un gros travail de sensibilisation à faire auprès des professionnels de la santé. Certains pensent encore qu’il est normal d’être déprimé ou de perdre la mémoire quand on est âgé. C’est faux!

Comment s’explique cette inégalité de traitement?

Les personnes âgées avec un problème psychiatrique sont victimes d’une double stigmatisation: la vieillesse et la maladie mentale. Certains médecins ont tendance à se focaliser sur les plus jeunes, parfois au détriment des patients âgés, des cas «compliqués», moins gratifiants. C’est ainsi que les psychogériatres se retrouvent avec les cas les plus lourds. Les moyens accordés à la psychogériatrie par les systèmes de santé sont faibles, comparés à l’oncologie ou au cardiovasculaire. Les étudiants en médecine n’ont que quelques heures d’enseignement dans ce domaine et la formation spécialisée des infirmiers a été supprimée. Vu la fréquence des cas, la santé mentale devrait être une priorité. Le Canton de Vaud est précurseur mais il reste beaucoup à faire.

Comment inverser la vapeur?

En déstigmatisant, en intéressant les professionnels et en les formant. Une autre priorité est d’intensifier les collaborations entre filières: CMS, EMS, psychiatrie, gériatrie… Il faut comprendre que, souvent, ces patients n’ont pas seulement une maladie psychiatrique mais une série d’autres problèmes de santé. Sans parler de la faible conscience morbide ou la non-volonté, parfois, de se soigner. C’est extrêmement complexe. Souvent, ces gens viennent chez nous parce que personne ne sait plus quoi en faire. Il faut donc renforcer les structures ambulatoires (équipes mobiles), le traitement à domicile et la psychiatrie de consultation et de liaison, qui intervient dans les hôpitaux et en EMS. Le potentiel d’extension est marqué dans le secteur ambulatoire, par exemple les CMS ou les Centres d’accueil temporaire. Le Canton travaille dans ce sens mais il ne faut pas relâcher les efforts. Certaines filières arrêtent la prise en charge à un âge défini.

Lesquelles?

L’alcoologie, par exemple. Elle s’arrête à l’âge avancé. Les gens se retrouvent alors dans un no man’s land : ils ne sont plus dans la filière d’alcoologie et nous, psychogériatres, sommes moins spécialisés en alcoologie. Il faut mieux collaborer et éviter les cassures.

Le nombre de personnes de plus de 85 ans admises aux Urgences du CHUV a bondi de 46% entre 2005 et 2010. Les hôpitaux sont-ils adaptés à la réalité du terrain?

Ils sont conçus pour des patients jeunes que l’on peut «réparer» et renvoyer chez eux. Or, avec la personne âgée, on ne peut pas se focaliser sur un seul problème particulier; il faut envisager le patient dans sa globalité. Il convient de concevoir des lieux de soins qui tiennent compte de la polymorbidité et du retour à domicile. Cela implique un chamboulement majeur de l’hôpital général et prend donc du temps.

Etes-vous confrontés aux problèmes d’addiction, croissants chez les seniors?

La dépendance à l’alcool, aux anxiolytiques, aux tranquillisants ou aux somnifères est déjà problématique. Et il faut s’attendre à une augmentation d’autres types de dépendances. La génération des baby-boomers qui arrive à la retraite a l’habitude des drogues dites douces. On a déjà quelques exemples dans notre service. (TDG)

(Créé: 24.01.2016, 17h56)

En chiffres

1 Vaudois sur 5 aura plus de 65 ans en 2030. A ce moment-là, la population de 80 ans et plus aura bondi de +75% par rapport à aujourd’hui.

17% de la population suisse souffre d’un ou de plusieurs problèmes psychiques.

64% des résidents en EMS sont atteints de démence. 70% d’entre eux prennent quotidiennement des psychotropes, majoritairement des antipsychotiques. Un tiers prend des antidépresseurs.

1% des personnes de 65 ans ont un problème cognitif. Dès 85 ans, ce chiffre monte à un tiers .

Le casse-tête de la consommation des médicaments

En 2013, «24 heures» publiait le témoignage de la femme d’un octogénaire qui affirmait que Cery avait fait de son mari un «zombie». Les résultats de l’étude ordonnée par le Conseil d’Etat sur les prescriptions médicamenteuses au Service psychogériatrique du CHUV , relayés en octobre 2015 dans ces colonnes, révèlent que «les premières mesures prises depuis plusieurs mois par le chef de service (ndlr: Armin von Gunten) sont encore insuffisantes et méritent d’être complétées et renforcées». De nouvelles mesures seront prises, dont une plus forte présence de spécialistes en psychopharmacologie clinique.

Le professeur von Gunten ne nie pas le problème. «La médication en pose un depuis longtemps. Après la retraite, les prescriptions de benzodiazépines montent en flèche, par exemple. Un quart des résidents en EMS prennent un psychotrope; la moitié des patients déments. A la maison, c’est pareil: la consommation de médicaments sans prescription est plus fréquente chez les personnes âgées.» Le problème commence bien en amont dans la chaîne de traitement stationnaire, estime-t-il. «L’hôpital est parfois le bouc émissaire mais les gens arrivent chez nous avec une quantité faramineuse de médicaments. On essaie d’en arrêter un maximum mais ce n’est pas toujours possible. Pour un patient en décompensation, on n’a parfois pas d’autre choix que de maintenir la médication, en introduire une nouvelle et même augmenter les doses. Sinon, on se retrouve face à d’énormes souffrances.» Il assure poursuivre l’introduction de méthodes non pharmacologiques. «Parfois, il serait possible de se passer de médicaments mais il faudrait alors un ou deux soignants en permanence par patient.»

Autre frein: le manque de moyens pour développer de nouveaux traitements. «L’oncologie est capable aujourd’hui de cibler très précisément une tumeur sans «arroser» tout le corps. La psychopharmacologie est loin de cette précision. Tant que les études réalisées par les entreprises pharmaceutiques n’incluent pas les patients âgés et fragiles et que les autres financements sont largement insuffisants, l’empirisme va l’emporter.»

La cheffe du Service de la santé publique, Stéfanie Monod, ne dit pas autre chose. «La psychogériatrie est sous les feux de la rampe mais il ne faut pas se leurrer: la polymédication est un problème de santé publique bien plus large.» Une conséquence de la multiplication des prescripteurs, analyse la gériatre. «On a perdu la capacité de priorisation et de vision globale. Chaque soignant suit les guidelines de sa discipline. Résultat: un patient avec cinq pathologies se retrouve avec cinq traitements différents cumulés.»

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