A la recherche du bonheur

SociétéUn couple de Genevois part faire le tour du monde en quête de ce qui rend la planète ivre de joie. L’occasion de se demander si le bonheur n’est pas devenu une valeur à part entière

Les habitants de Nouvelle Guinée, de Colombie, de Suède ou d’ailleurs ont-ils une vision du bonheur différente? Un couple de Genevois a décidé de faire le tour du monde à la rencontre des gens et de ce qui teint leur vie en rose. ?CORBIS

Les habitants de Nouvelle Guinée, de Colombie, de Suède ou d’ailleurs ont-ils une vision du bonheur différente? Un couple de Genevois a décidé de faire le tour du monde à la rencontre des gens et de ce qui teint leur vie en rose. ?CORBIS

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Ils sont jolis, amoureux tout plein et, comme nombre de jeunes gens de leur âge, ils ont la certitude que le meilleur reste à venir. Les Genevois Laetitia Clément et Boris Bettex, même pas 50 ans à eux deux, ont décidé de partir faire le tour du monde à la recherche du bonheur. Leur idée? Déambuler caméra au poing et demander, pays après pays, à ceux qu’ils croiseront sur leur route d’expliquer face à l’objectif ce qui leur fait voir la vie en rose.

«Initialement, nous voulions voyager jusqu’à dénicher un endroit où nous pourrions être bien tous les deux, explique Boris. C’est vrai qu’à Genève, il y a le lac, l’argent, le confort, la sécurité, bref, a priori de quoi être comblé. Mais ce n’est pas suffisant. Du coup, nous nous sommes demandé ce qui pouvait bien procurer de la joie aux autres. Est-ce qu’il existe une idée générale de bonheur? Est-ce qu’il y a un même mot qui revient toujours quel que soit le pays?»

Les deux tourtereaux ne pouvaient guère mieux tomber: le bonheur a le vent en poupe. La planète entière a même vibrionné de plaisir au son du Happy («Heureux» en français) de Pharrell Williams, hymne international récompensé il y a peu par un Grammy. Le grand public ne se contente pas de s’oindre les tympans d’euphorie, il s’en tartine la rétine et le cortex: les rayons «Développement personnel» des librairies dégoulinent de livres formule-magique qui font miroiter de la joie au bout du chapitre. Certains pays ont même inscrit le droit au bonheur dans leur Constitution. Mais à quoi ça tient, tout ça?

Le bonheur, valeur économique

L’argent, déjà, entrerait clairement en ligne de compte. Claudia Senik, professeure à l’Université Paris-Sorbonne et à l’Ecole d’économie de Paris et auteure de L’économie du bonheur*, assure que la croissance et le revenu contribuent à ce sentiment de plénitude tant recherché. «Je me suis attachée à analyser la manière dont les populations évaluent leur propre bonheur, explique-t-elle. Il existe des différences culturelles selon les pays, nous devons découvrir quels sont les corrélats.»

Premier constat: le niveau de bonheur moyen d’un pays augmente avec le revenu par habitant, même si ce n’est pas de manière linéaire: quand on sort de la pauvreté, le bonheur pousse très vite, avant de ralentir peu à peu. Mais selon des chercheurs de l’Université Princeton, au-delà d’un certain seuil de revenu – à savoir 75 000 dollars par an et par ménage aux Etats-Unis – le compte en banque ne fait plus vraiment le bonheur. En bref, on est aussi heureux avec 75 000 dollars par an qu’avec un million. Si l’argent a ses limites, qu’en est-il des enfants, ces distributeurs automatiques de rires? Eh bien en fait, bof. «Si les gens mariés se déclarent plus heureux, on s’est aperçu que le fait d’avoir des enfants ou non n’est pas clairement corrélé avec le bonheur. Il faut croire qu’ils donnent une raison de vivre mais pas d’être heureux.»

Plus surprenant encore, on sait désormais que le bonheur vient en vieillissant. «Dans la plupart des pays, l’impression d’être heureux décline vers 18 ans avant de toucher son point le plus bas – entre 45 et 50 ans en moyenne – et de remonter», ajoute l’économiste. On appelle cela la «courbe en U». Ce phénomène est universel et parfaitement indissociable du revenu, du nombre d’enfants ou du statut social. Une exception toutefois: la Russie, où cette même courbe ne remonte jamais…

Tu seras heureux, promis

Voilà pour les chiffres. A ce compte, il demeure plus facile d’être heureux en Norvège, en Australie, en Suisse, aux Pays-Bas ou aux Etats-Unis, en tête du classement IDH 2014, que partout ailleurs dans le monde. Mais les économistes ne sont pas les seuls à s’engouffrer dans la béate brèche. Monsieur et Madame Tout-le-monde exigent leur part de ce joyeux gâteau.

C’est que cette promesse de bonheur interroge, attire, titille, mais elle agace aussi beaucoup. A l’image du philosophe Roger-Pol Droit, qui vient de publier La philosophie ne fait pas le bonheur… et c’est tant mieux!* et ose le procès de cette nouvelle forme de totalitarisme radieux: «Ce qui me paraît faux et dangereux aujourd’hui, c’est que l’on nous explique, comme une injonction, qu’il semble devenu de notre devoir d’être heureux en permanence, explique l’auteur. Il faut respirer la félicité au lit, en famille, dans ses loisirs, dans son travail… Ce n’est qu’une illusion puisque tout cela est fondé sur le rêve d’éliminer ce qui est négatif. C’est impossible! La vie est faite du pire comme du meilleur.» Cette soif de recettes toutes faites qui nous révèlent comment être heureux en 10 leçons serait-elle le signe d’un profond désarroi?

Nicolas Marquis*, docteur en sociologie et professeur à l’Université Saint-Louis-Bruxelles, a passé plusieurs mois dans le ventre de la bête pour en extraire quelques vérités. Il a épluché les rayons «Bien-être» des librairies ainsi que les lettres de lecteurs envoyées à Boris Cyrulnik et consorts. Conclusion? «Ces ouvrages ne sont pas lus pour le plaisir, mais parce qu’ils suscitent une attente, analyse le chercheur. Le sujet espère que cette lecture va lui permette de transformer quelque chose qui ne va pas dans sa vie. Le schéma de lecture varie peu: on y lit que le bonheur est technicisable, qu’il s’acquiert par l’intermédiaire de ressources qui se trouvent en chacun d’entre nous, et que n’importe qui peut y arriver…»

Allégresse en kit

Mais tout le monde ne se retrouve pas dans cette allégresse en kit. «On nous propose du bonheur sans risque, aseptisé, presque anesthésié, rétorque Roger Pol-Droit. Pour être heureux, il faut se débarrasser de cette notion de bonheur absolu dont on nous rebat les oreilles à longueur de livres.» D’autant que ce type d’ouvrages ne se lit plus sous le manteau. Le droit au bonheur se revendique haut et fort, au point de devenir un élément de distinction sociale. Revers de la médaille de ce tout à l’ego: une nouvelle forme de méritocratie qui hérisse le poil. Et un mantra: je suis heureux parce que je le vaux bien. «Travailler sur soi-même, se donner le droit d’être épanoui, se battre, se relever lorsque l’on tombe sont des notions valorisantes. Mais sommé d’être libre, invité à s’améliorer sans cesse, celui qui échoue à être heureux peut très mal le vivre», précise Nicolas Marquis. Laetitia et Boris vont essayer. Leur départ est prévu le 30 mars et leur aventure à suivre sur Internet.

*Pour en savoir plus: Le site Internet de Laetitia et Boris: www.happy-venture.com. Et sur Facebook: happyventureprod L’économie du bonheur, de Claudia Senik, Ed. Seuil. La philosophie ne fait pas le bonheur… et c’est tant mieux! de Roger-Pol Droit, Ed. Flammarion Du bien-être au marché du malaise – La société du développement personnel, de Nicolas Marquis, Ed. PUF. (TDG)

Créé: 20.02.2015, 21h13

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