Des tattoos partout

TatouageDes hordes d'aspirants au tatouage , du banquier au balayeur, se pressent à la seconde Montreux Tattoo Convention. Analyse d'une banalisation

Un extrait du projet

Un extrait du projet "Corps à coeur", réalisé par Marie-Lou Dumauthioz. Image: Marie-Lou Dumauthioz

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Epaule. Bras. Torse. Poignet. Difficile de trouver une partie du corps qui ne soit pas devenue un point d’encrage. Depuis une petite dizaine d’années, les tattoos sont partout: sur les peaux jeunes ou ridées, sur les banquiers, les enseignants, les footballeurs et dans les magazines. Histoire d’asseoir encore leur hégémonie, ils tiennent salon depuis vendredi à Montreux. Cette toute jeune Tattoo Convention s’est imposée en l’espace de deux ans comme l’un des plus grands événements de Suisse consacrés au tatouage. On y attend près de 160 artistes du monde entier, dermographe à l’affût, mais surtout des kilomètres d’épidermes consentants, symboles de la ferveur populaire autour de cette forme d’art cutané indélébile.

Car le tatouage s’est démocratisé, nous dit-on. Encreurs, encrés et chercheurs s’accordent à dire qu’il n’est plus l’étendard des filles à la jambe un peu trop légère ou des voyous. «Longtemps en Europe, le tatouage a été associé à la marginalité, aux prisonniers, aux personnes de mauvaise vie, explique Elise Müller, auteure du livre Une anthropologie du tatouage contemporain. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, les stars ont toutes des tatouages. C’est devenu une façon de mettre en avant sa réussite sociale.»

Ses recherches lui ont permis d’identifier les cinq raisons principales pour lesquelles des individus passent sous l’aiguille: la recherche de l’esthétisme, marquer le passage à une nouvelle étape de vie, se définir, exprimer ses valeurs ou illustrer le mythe personnel. «Ce phénomène se répand depuis les années 90, il touche désormais toutes les classes d’âge, confirme David Le Breton, socioanthropologue et chercheur au laboratoire Cultures et sociétés en Europe. On ne peut plus parler de mode, il s’agit désormais d’une véritable culture, mondialisée qui plus est. Le tatouage est devenu une sorte de logo, un signe d’identité, une façon de se singulariser, de se définir aux yeux du monde.»

C’est également le constat de Christian NGuyen, tatoueur à la renommée internationale, installé à Genève, chez Inkvaders. L’artiste regrette cette démocratisation: «Se faire tatouer est une démarche lourde malheureusement devenue banale. Avant, la plupart des gens voulaient marquer sur leur peau une étape de vie. Aujourd’hui, la plupart choisissent un dessin simplement pour la beauté de la chose ou pour alpaguer les regards. En se tatouant, certains jeunes souhaitent s’identifier à une célébrité; ils imaginent, à tort, que le succès va venir avec.»

Si le tatouage n’est pas un aimant à bonne fortune, il fait néanmoins office de doudou. «Beaucoup lui attribuent quelque chose de positif, empreint de spiritualité, une sorte de porte-bonheur, de talisman un peu magique, ajoute Elise Müller. En fait, ils semblent chercher des repères dans leurs tatouages. Dans une société où on nous promet des lendemains difficiles, les jeunes notamment ont besoin de se projeter vers quelque chose de positif, de rassurant.»

Car s’il est possible d’effacer une erreur de jeunesse moyennant quelques douloureuses séances de laser et plusieurs centaines de francs, l’encrage épidermique demeure une marque d’engagement. «Les plus de 35 ans méditent plus souvent leurs motifs, cherchent le bon artiste, raconte encore David Le Breton. Les plus jeunes fonctionnent au coup de tête et au coup de cœur. Ils s’avèrent moins créatifs et reproduisent des dessins vus ailleurs. Pour eux, l’éternité est dans le présent. En vieillissant, on devient moins provocateur.»

Cette nouvelle génération s’exprime à travers des demandes différentes. Une petite pièce au creux du poignet plutôt qu’un bras entier par exemple. Et déborde plus volontiers sur des parties du corps difficiles de cacher, comme les mains ou le cou, autrefois honnies pour des raisons de frein à l’embauche. «Il y a belle lurette que le tatouage n’est plus stigmatisant professionnellement, s’amuse David Le Breton. Les recruteurs sont désormais aussi tatoués que les recrutés…»

Et puis il y a les modes. «Elles durent trois ou quatre ans en moyenne, soupire Yvan Pec, de l’atelier de tatouage Marché Noir à Carouge. Il y a eu la mode de l’étoile, puis celle du signe infini, aujourd’hui ce sont les flèches… Pourquoi? C’est un mystère.» Les différences ne s’arrêtent pas à l’âge. Hommes et femmes ne sont pas égaux face à la décoration de peau. «Les femmes assument moins la démarche mais sont plus exigeantes, détaille Yvan Pec. Les hommes savent ce qu’ils veulent, où ils le veulent et combien d’argent ils sont prêts à mettre. Les filles hésitent plus longtemps, elles s’interrogent: «Est-ce qu’il va bien m’aller? Est-ce que c’est vraiment moi?» Le tatoueur touche à leur intégrité corporelle, c’est un geste beaucoup plus lourd de conséquences pour elles.»

Si la demande ne cesse de grandir, l’offre s’étoffe également. Dans le canton, on dénombre plus d’une trentaine de salons, dont un tiers a ouvert au cours des deux dernières années. «A Genève, un nouveau shop voit le jour tous les trois mois, déplore Christian NGuyen. C’est devenu pour beaucoup un gagne-pain, un business comme un autre. Au détriment de la qualité.» Il faut dire que le tatoueur n’existe pas juridiquement. Ils sont en majorité enregistrés en tant qu’indépendants. Au répertoire des entreprises, ils partagent leur catégorie avec les voyants, entre autres.

«Il faut aussi voir dans la multiplication des salons le signe d’un changement de mentalité des jeunes tatoueurs, nuance Yvan Pec. La formation se fait «sur le tas», lorsqu’un tatoueur installé accepte de prendre un apprenti. Avant, cet apprenti restait quelques années chez son formateur. Aujourd’hui, il s’en va dès qu’il peut pour ouvrir son propre shop. C’est inquiétant de voir à quel point le tatouage se démocratise sans que cette pratique ne soit pour autant encadrée.»

Pour plus d’informations: Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles» de David Le Breton, Ed. Métailié, 149 p. «Une anthropologie du tatouage contemporain, parcours de porteurs d’encres», d’Elise Müller, Ed. L’Harmattan, 170 p.


Plus de la moitié des encres utilisées en Suisses sont nocives

Si le «body art» est désormais un phénomène de société, se faire tatouer n’est pas, pour autant, devenu un geste anodin. Injecter des pigments sous la peau «comporte des risques», résume l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). D’autant que les encres ne sont pas toujours conformes à la loi. En 2015, l’Association des chimistes cantonaux de Suisse (ACCS) a contrôlé 229 produits utilisés dans les salons, dont 206 couleurs de tatouage et 23 couleurs de maquillage permanent. Les résultats se sont révélés effrayants: 56% des échantillons testés étaient non conformes, car contenant des produits nocifs et interdits. «Il est parfaitement inacceptable et inquiétant que des encres illicites soient utilisées aussi fréquemment par les professionnels, note Patrick Edder, chimiste cantonal de Genève. Les tatoueurs ne prennent pas assez en compte la dimension sanitaire de leur travail. Ils s’intéressent à la qualité de brillance des encres, à leur facilité d’utilisation ou à leur précision, mais pas suffisamment à la sécurité de leurs clients.» Et justement, quels sont les risques encourus par les personnes qui ont coloré tout ou partie de leur corps avec ces produits non conformes? «A court terme, l’injection peut engendrer des inflammations cutanées assez fortes et/ou des allergies, répond Patrick Edder. Et à plus long terme, il y a aussi un risque plus élevé de développer des tumeurs, puisque certaines de ces encres incriminées contiennent des substances identifiées comme cancérigènes. Un autre problème est que nous avons également trouvé dans ces encres des molécules qui n’ont jamais été évaluées au niveau de la toxicologie. Nous ne savons donc pas si elles présentent un risque ou pas.»

Face à cette situation inquiétante, les autorités ont décidé de prendre des mesures, comme la publication sur le site de l’OFAV de la liste des produits interdits, un renforcement des contrôles aux frontières et des tests dans les salons. «Par ailleurs, les tatoueurs incriminés ont été sanctionnés avec une destruction des encres frauduleuses et des amendes, précise Patrick Edder. Mais ce que nous souhaitons avant tout, c’est sensibiliser la profession, qui reste, jusqu’ici, très peu organisée. Il faut désormais que les tatoueurs s’autocontrôlent et s’assurent de la qualité des encres qu’ils achètent.»

A la question de la nocivité des encres, Yvan Pec, de l’atelier de tatouage Marché Noir, à Carouge, s’énerve: «Certains tatoueurs achètent des encres à bas prix n’importe où! Il faut vraiment être un abruti pour utiliser une encre de mauvaise qualité. On sait qu’il existe cinq grandes marques incontournables, adoubées par de nombreux organismes de santé, même aux Etats-Unis. Difficile de se tromper.»

Du côté des consommateurs, l’OFAV conseille aux personnes désirant se faire tatouer de bien se renseigner avant de franchir le pas. «Il faut questionner son tatoueur sur la provenance des encres qu’il va utiliser, les garanties qu’il a obtenues quant à leurs conformités et s’il a vérifié sur le site de l’OSAV qu’elles ne sont pas interdites, souligne Patrick Edder. Si tous les clients commencent à demander des comptes, cela va inciter la profession à utiliser de bons produits.»

En Europe aussi, la problématique inquiète. En 2016, la Commission européenne a commandé un rapport d’information sur la sécurité des tatouages à son comité scientifique – le Joint Research Center (JRC). Les conclusions, rendues publiques en juillet dernier, montrent que les encres – pour la plupart importées des Etats-Unis – contiennent des produits dangereux: 43% des échantillons testés renferment des hydrocarbures aromatiques polycycliques, 14% des amines aromatiques primaires, 9% des métaux lourds et 11% étaient contaminés par des micro-organismes. Par ailleurs, le rapport pointe du doigt l’absence d’une législation homogène à l’échelle de l’Europe, puisque seulement sept pays de l’UE possèdent un cadre juridique spécifique. A ce niveau, la Suisse fait figure d’exemple. (TDG)

Créé: 17.09.2016, 17h33

Le salon en bref

La deuxième convention internationale de tatouage de Montreux se déroule du 16 au 18 septembre 2016 au Montreux Music Convention Center, un site de 6000?m2. Plus de 160 artistes tatoueurs venus du monde entier se produiront, avec pour objectif de proposer une offre diversifiée, du réalisme au style américain en passant par le polynésien. Si certains tatoueurs ont déjà leur carnet de bal rempli, d’autres n’attendent que les volontaires pour faire chauffer le dermographe. Le week-end sera rythmé par des concerts, des concours, un show burlesque et autres animations, et un bar est ouvert avec de la petite restauration. C.D.

Montreux Tattoo Convention Samedi de 11?h?30 à minuit et dimanche de 11?h?30 à 21?h. Informations: www.montreuxtattooconvention.ch

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