Charmey et Les Diablerets, deux stations au pied du mur

TourismeEncore un hiver morose pour la station fribourgeoise, plus que jamais décidée à miser sur l’été. Pendant ce temps, dans les Alpes vaudoises, le dilemme est cruel entre Isenau et le Meilleret.

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Les cabines bleues du Rapido Sky survolent des pâturages déjà verdoyants. De rares skieurs – des écoliers pour la plupart – vont profiter des dernières heures d’ouverture du petit domaine skiable de Charmey. «Ce week-end, ce sera encore ouvert pour les piétons, mais le ski, c’est fini», annonce avec regret Sébastien Jacquat, directeur des installations mécaniques locales. La chaleur et la pluie annoncées ces prochains jours auront raison de la mince couche de neige qui subsiste au sommet, à 1626 mètres d’altitude.

La station fribourgeoise voit ainsi s’achever un hiver à oublier. Un de plus. Le télésiège et les deux ski-lifts auront pu tourner moins de cinquante jours, contre soixante et un jours en moyenne ces dix dernières années. «Il y a eu si peu de neige que nous n’avons jamais pu préparer notre boardercross, ni organiser les deux courses de ski prévues: on n’arrivait même pas à planter les piquets», raconte Sébastien Jacquat. Quant à la piste qui permet le retour en station, à 900 m d’altitude, elle aura été praticable deux jours seulement.

De gros efforts sont entrepris pour dégager des revenus supplémentaires, à travers le sponsoring et le restaurant d’altitude des Dents-Vertes, propriété des remontées mécaniques. Les ouvertures nocturnes ont notamment permis d’y attirer de nombreux randonneurs à peaux de phoque. De même, tout est fait pour limiter les charges. Les employés des installations – une trentaine en hiver – sont presque tous payés à l’heure et doivent démontrer une grande polyvalence. «Quand ils ont terminé leur journée au téléski, certains viennent faire la vaisselle chez moi», illustre David Barroso, le jeune gérant du restaurant.

Au bout du compte, les recettes annuelles ont néanmoins fondu de 100'000 francs par rapport à un exercice 2105-2016 déjà loin du seuil de rentabilité. «Il nous faudrait 2 millions de francs pour arriver à l’équilibre au 30 avril, mais on sera à moins de 1,4 million», anticipe le directeur. Les citoyens de Val-de-Charmey ont débloqué en décembre 700'000 francs afin de couvrir le déficit. «Mais nous ne pourrons plus continuer comme ça, admet Sébastien Jacquat, qui siège aussi à l’Exécutif de cette commune de 2400 âmes. Notre budget de fonctionnement n’est que de 15 millions et nous avons d’autres projets à financer, à commencer par une nouvelle école.»

L’Etat, un sauveur prudent

Faible altitude, pas d’enneigement mécanique, pas de liaison avec un autre domaine skiable, déficits chroniques, soutien massif des pouvoirs publics… Charmey cumule toutes les caractéristiques des petites stations qui, selon les experts, se trouvent au pied du mur. «Au moment de renouveler leurs installations, elles doivent sérieusement se demander s’il vaut la peine de réinvestir dans les sports d’hiver», martèle ainsi l’écologiste valaisan Christophe Clivaz, professeur à l’Institut de géographie et de durabilité de l’Université de Lausanne.

C’est précisément la question qui se pose aujourd’hui en Gruyère. La concession d’exploitation de la télécabine de Charmey arrive à terme fin juillet. Pour la renouveler, la société exploitante doit injecter 1,1 million de francs dans le changement du moteur et diverses améliorations techniques. L’Etat de Fribourg n’a accepté de s’y engager qu’à travers ses participations au capital de la société propriétaire. Et en fixant deux conditions impératives: la mise en place d’un audit financier externe et l’engagement temporaire d’un conseiller technique pour épauler les administrateurs.

La Commune de Val-de-Charmey, elle, a signé un chèque de 260'000 francs afin d’assurer la pérennité du Rapido Sky. Sébastien Jacquat y voit un signe fort de l’attachement de la population aux remontées mécaniques. Ces dernières gardent un poids non négligeable dans l’économie locale, même si le rôle de poids lourd touristique est désormais tenu par le complexe des Bains de la Gruyère (plus de 200'000 visiteurs par an, contre 80'000 passages à la télécabine).

Inverser la tendance

L’avenir passe néanmoins par un changement fondamental. Charmey veut davantage se tourner vers le tourisme estival. «Aujourd’hui, nous réalisons encore 70% de notre chiffre d’affaires en hiver, contre 30% en été, détaille le directeur. Nous voulons essayer d’inverser la tendance.» Comment réussir ce virage? Le responsable cite une foule d’idées, dont certaines seront concrétisées cet été déjà: création d’un petit parc animalier, jeux pour enfants, marché de produits du terroir, balade didactique, installation d’une yourte permettant de passer la nuit sur place, amélioration de l’accès pour personnes à mobilité réduite, etc. A plus long terme, une piste dédiée à la descente à VTT devrait permettre aux amateurs de sensations fortes de rejoindre la station.

A voir le panorama superbe qui s’offre aux promeneurs dès la sortie de la télécabine, cette approche semble prometteuse. Les exploitants en ont d’ailleurs fait l’expérience durant les fêtes de fin d’année. Faute de neige, ils ont décidé de casser les tarifs habituels du Rapido Sky (5 francs l’aller-retour au lieu de 22 francs). Résultat: une fréquentation multipliée par trois et une terrasse de restaurant souvent bondée. «Dans l’idéal, la saison de ski pourrait devenir un bonus éventuel en fin d’année», ose rêver Sébastien Jacquat.


Aux Diablerets, un contre-la-montre s’est engagé entre le Meilleret et Isenau

Flavienne Wahli Di Matteo

Jeux olympiques de la jeunesse obligent, le renouvellement des installations du Meilleret doit être anticipé. Isenau pourrait en pâtir

La métaphore sportive est de circonstance: alors que le renouveau du domaine skiable d’Isenau est enfin sur la ligne de départ, avec un dossier ficelé et financé, la perspective des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) en 2020 vient troubler la donne. Pour offrir ses pentes à des épreuves de ski alpin, la piste située de l’autre côté de la station des Diablerets doit être entièrement réaménagée et des installations doivent être remplacées ( lire ci-dessous ) . Le calendrier s’accélère donc et Télé Villars-Gryon-Les Diablerets (TVGD), société exploitante des deux secteurs, doit mettre la priorité sur le Meilleret pour ouvrir le chantier en 2018. Précisément l’année où Isenau devrait aussi démarrer. Le doute est permis sur la capacité de TVGD à mener de front les opérations, toutes deux dûment validées par l’autorité cantonale via la planification Alpes vaudoises 2020.

Résultat: un sentiment de compétition s’est installé entre les deux projets et si l’un et l’autre sont ardemment désirés pour relancer le potentiel touristique des Ormonts, il y a soudain une concurrence où l’exigence du Canton de réussir ses JOJ pèse de tout son poids. Il n’en faut pas davantage pour alimenter les angoisses du «camp Isenau», usé par des années de lutte à repêcher le joli domaine familial situé sur l’adret du village.

Même si tout le monde se refuse à l’envisager, la crainte est vive que cette nouvelle donne ne condamne la piste aux œufs rouges. Sa concession échoit, une demande de prolongation doit, quoi qu’il arrive, être adressée à Berne. Mais comme il s’agirait d’un quatrième sursis et que l’Office fédéral des transports considérait déjà le troisième comme le dernier, le spectre d’hivers sans Isenau s’agite. Et, avec lui, l’hypothèse la plus pessimiste d’une fermeture définitive du domaine, à l’image des cuisantes expériences du Pic Chaussy ou des Monts-Chevreuils, qui n’ont jamais rouvert après avoir dû s’arrêter faute d’autorisations.

Soupçon

L’inquiétude est encore nourrie par un soupçon: celui que TVGD et son patron ne soient pas très chauds pour réaliser Isenau, domaine sans connexion à d’autres et dont la rentabilité est mise en doute. «J’aimerais que tout se fasse et, selon moi, il est même possible de finaliser Isenau avant le Meilleret, plaide pourtant Claude Paschoud, membre du Conseil de la Fondation pour la défense des intérêts d’Isenau. Il nous faut seulement un peu de bonne volonté.»

Directement visé par cette pique, le directeur de TVGD, Pierre Besson, ne cache pas être en train de mettre les bouchées doubles pour le Meilleret. «C’est une question d’opportunité, pose-t-il. Les JOJ accélèrent les travaux prévus, qui devaient initialement démarrer autour de 2020-2022. Ces Jeux sont une super-perspective et le timing est serré. En ce moment nous enchaînons les réunions pour y arriver.» Au risque de laisser Isenau entre parenthèses? On n’en saura pas davantage: «Je ne communique pas là-dessus, coupe Pierre Besson. Ce dossier est traité spécialement par la Commune.»

Le ton abrupt en dit long. En face, Philippe Grobéty, syndic d’Ormont-Dessus et président de la Fondation pour la défense d’Isenau, confirme avoir les opérations en main. «Tout va se jouer ces prochaines semaines, la mise à l’enquête doit partir et le dossier de demande de prolongation de concession va être transmis à l’Office fédéral des transports. Les expertises des ingénieurs sur l’installation actuelle viennent de nous parvenir. C’est un marathon et j’y passe un certain nombre d’heures par semaine. Mais cela vaut la peine car on y croit!»

Ce mantra optimiste, on l’entend dans les bouches de tous les défenseurs d’Isenau, qui, pour ne rien arranger, sont divisés en plusieurs groupuscules eux-mêmes en désaccord sur la manière de mener la barque. «L’Etat a été clair: pour sauver Isenau il voulait les montants, les signatures, les mises à l’enquête, tout cela est réuni. Je ne vois pas ce qu’on pourrait encore nous opposer», s’emporte Claude Paschoud. Et comme la méthode Coué ne suffit pas, le syndic ajoute que des groupes de travail s’attellent en ce moment à rendre le projet Isenau plus sexy pour la société exploitante, qui élaborant des variantes moins coûteuses, qui détaillant un business plan, qui imaginant une couverture du déficit par la Commune, scénario susceptible de convaincre définitivement TVGD d’accompagner l’aventure.

Difficile de ne pas lire dans ces efforts la parade du soupirant éconduit. «Les Diablerets paient leurs divisions et les erreurs du passé. Et, malheureusement, il y en a eu beaucoup», regrette Olivier Français. Le conseiller aux Etats figure dans la liste des ambassadeurs de la défense des intérêts d’Isenau. Fin connaisseur du dossier, il se murmure qu’il pourrait appuyer les démarches à venir auprès de la Confédération. L’intéressé ne dément ni ne confirme mais précise qu’il «mettra ses compétences à disposition» en cas de besoin.

Maintenant que tout est réuni pour sauver le domaine d’Isenau, la concurrence du secteur d’en face joue les trouble-fêtes.


Les épreuves de ski ouvriront une piste durable

Flavienne Wahli Di Matteo

Le projet de remaniement des pistes et de changement d’installations au Meilleret poursuit un double objectif: le domaine, qui a déjà reçu son lot de compétitions nationales et internationales, doit être adapté aux nouvelles exigences de la Fédération internatio nale de ski. Les aménagements qui seront consentis dans cette optique auront également pour vocation de viabiliser le secteur à long terme.

Pour le super-G comme pour le géant, la largeur de piste doit désormais être de 60 mètres. Actuellement, la piste de la Jorasse n’en fait que 35. «Mais l’ensemble du projet est aussi pensé pour la durabilité, argumente Pierre Besson, directeur de Télé Villars-Gryon-Les Diablerets. Ces aménagements permettraient d’en faire une piste d’entraînement officielle pour Swiss-Ski en Suisse romande et rendraient le projet pérenne.»

Gros chapitre également, le renouvellement complet de l’installation Vioz-Mazots. Le télésiège quatre places datant de 1994 sera remplacé par une télécabine dix places, à même de transporter 2500 personnes à l’heure. Cela modifiera le visage du domaine, puisque la station de départ actuelle du télésiège empêche de créer une aire d’arrivée pour les épreuves alpines. Le départ de la future télécabine est donc prévu 200 m plus bas, avec pour avantage d’être en lien direct avec la route du col de la Croix et les parkings existants (voir infographie). L’enneigement mécanique doit être modifié en conséquence, pour permettre de garantir l’or blanc sur la nouvelle partie basse de la piste.

Le virage du Rachy, également au bas du domaine, doit être assaini pour lutter contre un phénomène de ravinement. Dans la foulée, un éclairage serait installé pour permettre des courses nocturnes ou du ski public en soirée «toujours dans l’optique d’un développement à long terme», plaide le boss de TVGD. La création d’un tunnel de 70 mètres au niveau des Essertons est également nécessaire pour éviter que deux pistes ne se croisent, obligeant à en fermer une en cas de compétition ou d’entraînement.

Ce dossier figurait dans la planification Alpes vaudoises 2020 et son anticipation nécessite un programme mené au pas de charge. Alors que les Conseils communaux concernés (Ollon, Gryon et Ormont-Dessus) se prononcent ces prochaines semaines sur des cautionnements de prêts, TVGD se prépare pour les consultations où pas moins de sept dossiers devront passer l’examen du public. Par précaution, les organisations écologistes ont pris part à des séances préparatoires.

Le montant des investissements est estimé à 20 millions, dont près de 2,8 millions de fonds propres de TVGD, le solde étant assuré par les trois communes, le Canton et le Sport d’Elite. (TDG)

Créé: 16.03.2017, 07h37

Laurent Vanat, consultant spécialisé dans les remontées mécaniques

«Il faut multiplier les offres estivales de qualité»

Voir une station comme Charmey prise à la gorge financièrement, cela vous surprend-il?

Il est normal que les petites stations ne parviennent pas à équilibrer leurs comptes. Le fait qu’une Commune doive soutenir ses remontées mécaniques comme elle le ferait avec la piscine municipale, cela me paraît aussi légitime. Ce qui me frappe, dans le cas de Charmey, c’est l’ampleur des déficits d’exploitation.

Les responsables veulent développer l’activité estivale. Est-ce la seule solution?

Oui. Il faut tendre au ratio vertueux de 50-50, soit un chiffre d’affaires égal entre hiver et été. Mais très peu d’entreprises y parviennent. On n’arrive pas, avec une seule activité estivale, à attirer les mêmes volumes de clientèle qu’avec le ski. La seule option consiste donc à multiplier les offres.

Mais si toutes les stations se mettent à faire cela, il n’y aura pas assez de touristes pour tout le monde!

L’originalité de l’offre, la qualité de l’expérience proposée et la mise en valeur du site peuvent faire la différence. Dans beaucoup de stations, et pas seulement en Suisse, le tourisme estival est encore considéré comme le parent pauvre. Il y a un gros potentiel d’amélioration dans ce domaine.

La Suisse souffre de ses prix élevés. Charmey a fait une expérience positive en début d’hiver en cassant les tarifs de la montée en télécabine. Est-ce une bonne idée?

Pas forcément. Je pense qu’il vaut mieux réfléchir à la façon d’occuper les touristes un certain nombre d’heures en montagne pour qu’ils aient envie d’y aller, puis fixer le prix en fonction. De manière très empirique, on peut songer aux 18 francs que coûte une séance de 2 heures de cinéma. Ou aux 50 francs d’entrée dans un parc d’attractions. Les gens sont prêts à payer 10 francs l’heure pour bien se divertir.

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