Amnesty International tape très fort sur la Suisse

Droits humainsL’ONG dénonce un climat «hostile aux droits humains». Elle pointe du doigt les initiatives lancées par l’UDC. Interview.

Manon Schick, directrice de la section suisse d’Amnesty International, s’explique.

Manon Schick, directrice de la section suisse d’Amnesty International, s’explique. Image: Keystone

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Dans son rapport 2015-2016, c’est un chapitre particulièrement sévère qu’Amnesty International consacre à la Suisse. L’ONG redoute en effet l’affaiblissement des institutions qui protègent les droits humains sous les coups de boutoir de l’UDC. Et de citer l’initiative contre les juges étrangers, en cours de récolte de signatures, ou encore celle sur le renvoi des étrangers criminels, soumise au vote ce dimanche. La nouvelle loi suisse sur le renseignement l’inquiète également. Sa directrice suisse, Manon Schick, s’explique.

Le ton est sévère à l’égard de la Suisse. C’est clairement l’UDC que vous pointez du doigt?
Ce que nous notons, ce sont des attaques directes contre les institutions qui permettent de protéger les droits humains. Nous sommes en effet préoccupés tant par l’initiative contre les juges étrangers que par celles pour l’expulsion des étrangers criminels. Si elles devaient être acceptées, ces initiatives mettraient en danger l’Etat de droit en Suisse, car elles introduiraient dans notre Constitution des éléments en désaccord avec la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Par conséquent, la Suisse serait année après année condamnée par la Cour européenne de Strasbourg et serait alors dans l’obligation de dénoncer cette convention. Ce serait un très mauvais signal que la Suisse se retrouve avec la Biélorussie le seul pays à ne plus faire partie d’une convention déterminante pour la protection des droits des citoyens en Europe.

Ce n’est pas la première fois que vous critiquez la Suisse. Y a-t-il vraiment une évolution préoccupante des mentalités en Suisse?
C’est vrai, ce n’est pas la première fois que nous mettons le doigt sur ces initiatives contraires au droit international. On l’a déjà signalé dans de précédents rapports. Le parlement a essayé de mettre sur pied une réflexion pour voir comment se sortir de cette situation, sans résultat pour l’instant. Mais, aujourd’hui, on est confronté à une sorte d’urgence, car on vote régulièrement sur des objets qui peuvent être problématiques. Ce que nous espérons, c’est que la Suisse mette les bouchées doubles pour trouver une solution. Dans d’autres pays, cela passe par une Cour constitutionnelle ou une invalidation par le parlement. La Suisse ne peut pas faire l’économie d’une réflexion pour trouver une solution qui garantisse le respect de ces conventions internationales qu’elle a signées en toute connaissance de cause.

Certains vont dire que vous contestez les droits populaires en Suisse.
Non, on ne conteste pas les droits populaires. Et dans beaucoup de pays où la population n’a rien à dire, ce serait une bonne chose de les introduire! Je crois par contre qu’ils doivent être appliqués dans le respect des minorités et des personnes les plus vulnérables. Il faut mettre dans la balance non seulement les droits populaires, mais aussi le respect des droits humains, l’élection des représentants démocratiques, et la justice. Et il faut que tout cela ensemble donne une démocratie qui fonctionne. Sinon, on décide qu’on n’applique plus que la volonté du peuple et on se passe de parlement et de justice. Malheureusement, ce ne sera pas une garantie de l’Etat de droit.

Les initiatives que vous pointez du doigt ne sont pas en vigueur. Infliger à la Suisse des mauvais points préventifs, n’est-ce pas aller trop loin?
C’est notre rôle que de donner des mauvais points en prévention. On sait comment ça se passe lorsque des lois qu’on a pointées du doigt sont appliquées sans garde-fou. Prenez Guantánamo, il n’y a pas eu besoin de dix ans pour dire que ce système était totalement incompatible avec le respect des droits fondamentaux. Idem avec l’état d’urgence en France. Avant même qu’il ne soit appliqué, on a dit: attention, cela peut conduire à des situations de discrimination et d’arrestations abusives. On n’a pu que constater que nos craintes étaient justifiées. L’idée, ce n’est pas de noircir le tableau, mais de prévenir afin que la Suisse réfléchisse à une solution.

Par rapport aux autres pays, où se situe la Suisse dans le respect des droits humains?
Nous ne faisons pas de classement, car cela permettrait aux pays bien classés de se dédouaner de leurs responsabilités. La Suisse a évidemment une situation privilégiée par rapport au respect des droits humains. Les droits fondamentaux sont respectés. Mais c’est justement parce qu’elle est dans cette situation privilégiée qu’elle doit être un élève modèle. Elle ne se gêne pas de donner des leçons à d’autres pays. Mais elle doit aussi régler à l’interne les choses qui ne fonctionnent pas. Sinon, ça permettra à la Turquie ou à la Russie, des pays qui violent massivement les droits humains, de se dédouaner complètement vis-à-vis de décisions prises par la Cour européenne.

Est-ce que l’attitude de la Suisse peut vraiment influencer les autres pays?
Bien sûr. D’abord, la Suisse est dépositaire de conventions très importantes. Elle abrite aussi toutes les grandes discussions sur les droits humains. Dans ce sens-là, la Suisse est un pays extrêmement écouté, qui a une influence hors de proportion avec sa taille. (TDG)

(Créé: 24.02.2016, 07h26)

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