Un fortin antique au sommet des Alpes

ArchéologieUne fortification tombée dans l'oubli réapparaît près du Grand-Saint-Bernard. Elle aurait été utilisée durant la conquête romaine.

A une altitude record, les archéologues fouillent les vestiges d’un rempart et de ses locaux, datant de la fin du Ier siècle av.

A une altitude record, les archéologues fouillent les vestiges d’un rempart et de ses locaux, datant de la fin du Ier siècle av. Image: DR/Ramha

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Pour qui tend l’oreille, il y a comme un écho de bruit de truelles dans l’immensité de la vallée du Grand-Saint-Bernard. Les archéologues valaisans ont repris cette saison le chemin du mur d’Hannibal. Un site énigmatique, d’importance scientifique majeure, fouillé discrètement depuis 2010. Perché à plus de 2640 mètres d’altitude, c’est le site archéologique le plus haut connu à ce jour, pour sa période. Pour le fouiller, la poignée d’étudiants et de spécialistes ont dû monter tentes, pelles et cadres à dessin à dos d’homme. L’armée a fini par y héliporter des abris.

L’endroit date de la toute fin de l’indépendance gauloise, au Ier siècle av. J.-C., quand les légions font entrer l’Helvétie dans le giron de Rome. Une période charnière, pourtant encore peu connue, de l’histoire suisse.

Constructeurs inconnus

Le mur d’Hannibal, c’est un haut éperon fortifié qui domine la vallée du Saint-Bernard et la route menant au col. Aux abords d’un pierrier, on a relevé les restes d’un imposant mur en pierre sèche de 270 mètres de long, deux de haut et parfois trois de large. Battu par les vents, sous la neige durant la moitié de l’année, c’est une véritable forteresse. Sous l’humus, des traces de bâtiments, de foyers et d’objets de la vie quotidienne ont déjà été mises au jour. Mais aucun signe d’Hannibal, le général carthaginois qui a indûment laissé son nom au site (lire ci-contre). Aucun indice probant non plus sur l’identité des occupants, ce qui renforce le mystère du lieu.

Cette année, les fouilleurs espèrent justement pouvoir «caractériser» les ruines. En d’autres termes, savoir qui a eu l’idée de s’établir à une telle hauteur. Ceux-ci seront peut-être trahis par leurs céramiques, des pièces d’armement ou par une monnaie oubliée: mais jusqu’à présent ni les clous de chaussures ni les tessons n’ont parlé. «Il pourrait s’agir d’un ouvrage de légionnaires romains, de leurs auxiliaires recrutés parmi les Gaulois ou encore d’autochtones des tribus alpines, explique l’archéologue Romain Andenmatten, responsable de la fouille. A cette période, les échanges étaient fréquents. Le mobilier pourrait appartenir à n’importe qui.» Les fouilleurs ont toutefois de la chance: situé quelques mètres plus haut, le site aurait été érodé par la neige, il n’en resterait rien.

Une position sur le col

Pour les archéologues, la vocation précise des lieux reste également inconnue. «Le site n’a pas son pareil en Valais, et très peu dans les Alpes. Il pose de grands problèmes quant à son interprétation», résume François Wiblé, l’archéologue cantonal. L’immense rempart haut d’au moins 2 mètres aurait pu servir de refuge ou de poste de contrôle stratégique sur l’importante voie qui mène au col puis à l’Italie. L’enjeu devait être à la hauteur de l’entreprise. De gros efforts, surtout pour un endroit qui ne pouvait être utilisé, au bas mot, que quatre?mois par année.

Reste une hypothèse de travail, qu’il s’agit d’étayer: des Gaulois autochtones ont pu ériger la position face à l’avancée des légions. Les militaires romains auraient ensuite pris la position. Reste aussi un indice: en 2005, l’historien vaudois Vincent Quartier-la-Tente retrouvait une dédicace à Poeninus, dieu celtique présent dans les Alpes, dont le nom a été gravé dans un abri du mur. Certains prétendent toutefois qu’il s’agit d’une fausse inscription. «Indémontrable», regrettent les archéologues.

Si énigmatique qu’il soit, le site illustre à lui seul une page entière de l’histoire suisse. «C’est la période de l’intégration du Valais à l’Empire romain», indique l’archéologue cantonal. A l’hiver 57 av. J.-C., en pleine guerre des Gaules, César envoie sa XIIe légion à Martigny. L’idée est sans doute de prendre possession du col, dont on sait que la noblesse indigène faisait payer le passage à prix d’or. Ce sera un échec cuisant. Harcelée par les Gaulois locaux, la légion s’enfuit à Genève. Puis on ne sait plus grand-chose. Seulement que le futur empereur Tibère termine la conquête des Alpes en 15 avant notre ère.

Enjeu de taille

Entre les deux dates, «c’est flou, il y a peu ou pas de données», reprend Romain Andenmatten. La fortification daterait précisément de cet intervalle, et permet d’imaginer une véritable lutte pour le contrôle du col. L’enjeu était de taille pour les marchands romains comme pour les légions qui lorgnaient les provinces du Nord. D’ailleurs, peu après, sous Claude, le Grand-Saint-Bernard sera rendu carrossable afin de faciliter l’envoi des troupes qui iront conquérir les îles bretonnes.

Beaucoup reste à faire sur le site valaisan, difficile pour les archéologues: des pilleurs ont déjà sévi, et des restes d’éclats de munition jonchent le terrain utilisé comme cible par l’armée durant des années. Pas question non plus de trop toucher aux vestiges, non menacés. Si les fouilles y sont autorisées, c’est seulement au nom de «l’enjeu scientifique d’importance». L’association RAMHA (Recherches archéologiques du mur (dit) d’Hannibal), qui regroupe les passionnés du site, rêve d’installer des panneaux et de mettre en valeur le mur, perdu dans la montagne. (TDG)

Créé: 13.07.2015, 09h04

Le parement du rempart reste bien visible par endroits. (Image: DR/Ramha)

Mythe

Hannibal n’y est pour rien

Mais par où est passé Hannibal? Certainement pas par le col du Grand-Saint-Bernard, assurent aujourd'hui les archéologues, qui situent volontiers l’offensive du général punique plus au sud, sur un col plus aisé pour ses éléphants, en 218 av. J.-C. «Par contre, l’épisode a laissé des traces dans la mémoire locale, réfléchit l’archéologue Romain Andenmatten. On trouve par ici un col d’Hannibal, un mont de Babylone…» Selon lui, la confusion n’est pas récente: on parlait des Alpes Poeninae pour cette partie du massif. A la Renaissance, et déjà durant l’Antiquité, des linguistes ont voulu rapprocher le toponyme de «Poenicus», le latin pour «punique», nom du peuple carthaginois. Il s’agirait en réalité d’une racine celtique, qu’on retrouve chez le dieu «Poeninus».

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