Moutier n’en finit pas de se déchirer

Question jurassienneLes Prévôtois décideront le 18 juin s’ils veulent rejoindre le Jura ou rester dans le canton de Berne. Les fronts se durcissent entre séparatistes et loyalistes. Reportage.

Armé d'un simple iphone 7, notre journaliste est parti dans les rues de Moutier pour prendre la température à quelques jours du vote.
Vidéo: Pascal Wassmer

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

A l’Hôtel de Ville de Moutier trône une boîte en fer massive, scellée par la Confédération. Les Prévôtois ont commencé à glisser leur enveloppe de vote dans ce «petit monstre», comme s’amuse à le décrire le maire, Marcel Winistoerfer. A votation exceptionnelle, urne exceptionnelle: le 18 juin, la cité de 7700 habitants décide si elle veut rester bernoise ou si elle préfère lier son destin à celui du Jura.

Le dispositif inédit doit, avec d’autres mesures de surveillance, permettre de garantir la régularité d’un scrutin censé écrire l’une des dernières pages de la Question jurassienne. «Il peut paraître disproportionné. J’en ai presque honte. Mais nous voulons éviter toute contestation», lâche le chef de l’Exécutif. C’est plutôt mal parti: les deux camps dénoncent déjà des irrégularités dans la campagne. A deux semaines du vote, les fronts se durcissent sur fond de guerre des chiffres et de rancœurs séculaires.

«Tout le monde est sur les dents.» Marcel Wini­stoerfer retient son souffle. Projurassien, comme son père avant lui, l’élu PDC est convaincu qu’un boom attend sa commune en cas de rattachement au Jura. Mais son choix, comme celui de nombreux citoyens, est avant tout guidé par les raisons du «cœur»: l’avenir de Moutier, il le voit dans un canton romand où l’on partage la même langue et la même culture. «Les Jurassiens nous attendent fébrilement. Une défaite serait pour moi une catastrophe émotionnelle. Je n’arriverais pas à comprendre le revirement des citoyens qui, depuis des années, élisent majoritairement des autonomistes.»

«Guerre souterraine» autour des indécis

Le vote s’annonce serré. Au quartier général du comité séparatiste Moutier ville jurassienne, on redouble d’efforts à coups de nouveaux encarts publicitaires et de matériel de campagne. Objectif: convaincre les indécis. Le conseiller de Ville autonomiste Valentin Zuber confie: «Nous en connaissons tous dans notre entourage et sommes engagés dans une guerre souterraine pour les persuader de voter en faveur du rattachement au Jura. Ou du moins de ne pas voter non.»

L’un de ces indécis est attablé à une terrasse de la vieille ville. «Les partis vont jusqu’à faire du porte-à-porte pour savoir ce qu’on va voter. Mais en tant que commerçant, je ne peux pas prendre position, je perdrais une partie de ma clientèle!» Difficile d’être apolitique à Moutier, regrette ce Prévôtois. «La ville est divisée en deux. Il faut que ça cesse, sinon elle ne pourra pas évoluer. Et malheureusement, je doute d’un changement de mentalité après le vote du 18 juin, peu importe le résultat. Ça ne va jamais s’arrêter…»

Les autonomistes ne s’en cachent pas: si le changement d’appartenance cantonale est rejeté à une petite majorité, le 18 juin ne signera pas la fin de la Question jurassienne. Lors des plébiscites de 1974 et 1975 qui ont conduit à la création du Jura, les citoyens de Moutier ont choisi à trois reprises de rester dans le canton de Berne. Mais en 2013, 55% d’entre eux ont voté en faveur du lancement d’un processus de transfert dans le canton voisin.

Incertitudes d’après-scrutin

Porte-parole du comité antiséparatiste Moutier-Prévôté, le président du PLR prévôtois et conseiller de Ville Patrick Röthlisberger assure, lui, que son camp respectera le verdict des urnes. Il ouvre la porte de sa petite usine de mécanique de précision. Si Moutier quitte le deuxième plus grand canton de Suisse, l’entrepreneur et sa femme plieront bagages, assure-t-il. «Je changerai aussi le siège de ma société. On nous promet beaucoup de choses en cas de rattachement au Jura, mais nous ne savons pas ce qui va se passer. Nous avons trop à perdre à quitter Berne.» En matière de fiscalité, d’emploi ou de formation, les loyalistes disent craindre le pire.

Pour Tina Schluep, 24 ans, présidente des Jeunes UDC du Jura bernois et membre, elle aussi, du comité Moutier-Prévôté, c’est surtout le «repli identitaire» francophone qu’il faut combattre. «Beaucoup d’Alémaniques, surtout dans les hautes montagnes de la ville, ont pris la peine de s’intégrer en apprenant le français. Aujourd’hui, les Prévôtois leur tournent le dos. C’est de l’égoïsme.» Dans un coin de son studio, la conseillère de Ville et étudiante à la HEP à Berne a disposé une pierre aux couleurs bernoises que lui a offerte un ami. «Pour nous les jeunes, la situation est pesante. Tout est connoté politiquement à Moutier. Jamais tout le monde n’est le bienvenu.»

Parmi les plus jeunes engagés dans la votation, certains poursuivent le combat de leurs parents. Comme le fils du maire, Valentin Winistoerfer, étudiant à l’Université de Neuchâtel et vice-président du Conseil de Ville. Dans un café fief des projurassiens, il réfute mener une bataille anachronique. «Contrairement aux anciennes générations, pour qui le sort de Moutier est une affaire de cœur, nous visons des objectifs pragmatiques.» Pour certains, c’est le prix des plaques de voitures, pour d’autres, les facilités en matière de création de start-up ou le taux d’imposition qui comptent. «Moi, c’est le dynamisme culturel et citadin qui m’intéresse.» Moutier aurait tout à gagner en jouant un rôle central dans un petit canton plutôt que d’être délaissé dans le deuxième plus grand canton du pays, dit-il. «J’ai envie d’y être une fois pour toutes.» (TDG)

Créé: 05.06.2017, 18h08

En dates

1815 A la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne attribue à Berne l’évêché de Bâle, composé des sept districts jurassiens.

1974-1975 Plébiscites en cascade. Les districts du nord (Delémont, Porrentruy et les Franches-Montagnes) décident de former un nouveau canton, ceux du sud (Moutier, Courtelary et La Neuveville) et le Laufonnais (qui sera rattaché à Bâle-Campagne) refusent. Le Jura bernois est le théâtre de violences.

1978 Le peuple suisse accepte à 82% la création du Jura.

1979 Le canton du Jura entre en souveraineté le 1er janvier.

1998 Lors d’un vote consultatif, la ville de Moutier refuse d’être rattachée au Jura pour 41 voix d’écart.

2013 70% de la population du Jura bernois refuse d’enclencher un processus visant à rejoindre le Jura. Seuls les Prévôtois y sont favorables à 55%.

2017 Le 18 juin, la ville de Moutier vote sur son appartenance cantonale dans ce qui doit être l’avant-dernier acte de la Question jurassienne, En septembre, Sorvilier votera pour rejoindre le Jura. Belprahon aussi, en cas de oui de Moutier.

Publicité

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.