Les francs-maçons veulent lever le voile

Société secrète Unique en Suisse, un musée de la franc-maçonnerie s’ouvre à Berne. Les maçons cherchent à mieux se faire comprendre d’un public plutôt méfiant.

Berne, au musée de la franc-maçonnerie. Jean-Michel Mascherpa, passé Grand maître de la Loge Alpina.

Berne, au musée de la franc-maçonnerie. Jean-Michel Mascherpa, passé Grand maître de la Loge Alpina. Image: Florian Cella

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C’est une maison bleu ciel située dans un quartier un peu excentré de Berne. Sur la droite, un symbole formé d’un compas et d’une équerre, sigle caractéristique des francs-maçons. La couleur du bâtiment est celle de la Grande Loge Alpina, la plus grande du pays. Un autre détail, plus difficile à repérer, se niche sur les sept marches de l’entrée. «Touchez-les», invite Jean-Michel Mascherpa, passé grand maître de la loge (lire encadré), en se penchant sur les dalles. La pierre est rugueuse sur les premières marches, mais elle s’affine crescendo. «Au départ, l’apprenti doit apprendre à travailler la pierre. Celle-ci s’affine lorsqu’elle est travaillée par le compagnon et devient parfaite dans les mains du maître. Le franc-maçon accomplit le même parcours avec son esprit. Il travaille à en réduire au maximum les aspérités pour atteindre la beauté.»

Bienvenue dans un univers d’allégories, de codes et de rituels, dont les mystères – du moins une partie – seront bientôt exposés aux profanes. Accessible depuis le 25 mars aux membres, le premier musée suisse de la franc-maçonnerie s’ouvrira au public en juin prochain. L’exposition n’est pas encore tout à fait finie, mais un sol en damier accueille déjà le visiteur à l’entrée. «Le damier exprime la dualité qui caractérise le chemin de la vie. L’Homme ne se situe ni sur une case noire ni sur une blanche, mais sur une ligne médiane, explique Jean-Michel Mascherpa. Les francs-maçons sont convaincus que chacun peut devenir un être meilleur. Ils travaillent sur eux-mêmes dans le but d’élever leur esprit.»

Près de l’entrée trône une maquette miniature du plus grand temple suisse, situé à Zurich, qui abrite la loge Modestia cum Libertate. Sur un mur sont exposées les médailles des 86 loges du pays qui réunissent les quelque 4000 membres de la franc-maçonnerie suisse. La première loge a été créée en 1736 à Genève par un Britannique. Elle s’est ensuite étendue des deux côtés de la Sarine, avec une implantation plus forte dans les grands centres urbains comme Genève, Lausanne, Berne, Zurich ou encore Bâle. «Nous avons un fonctionnement calqué sur le système politique suisse, explique Jean-Michel Mascherpa. Les cinq grands maîtres (ndlr: chefs des loges) sont élus tous les quatre ans. Ce n’est pas le cas dans tous les pays, où certains sont nommés à vie.»

Méfiance

Quel rôle les francs-maçons tiennent-ils dans les affaires politiques de notre monde? Les loges inspirent la méfiance depuis leur création jusqu’à nos jours. Pas plus tard qu’en 2015, l’UDC valaisanne a tenté de modifier le règlement du Grand Conseil afin d’obliger les élus francs-maçons à se déclarer. La tentative a échoué, mais elle provoque encore le courroux des principaux concernés: rien ne doit obliger un frère à se dévoiler. «Un franc-maçon ne cultive pas le secret mais la discrétion, affirme Jean-Michel Mascherpa. Il s’agit d’une démarche personnelle qui ne regarde que celui qu’elle engage. Nous ne faisons pas de politique.»

Cette culture de la discrétion, mêlée à un goût prononcé pour une symbolique et des rituels mystérieux, nourrit pourtant de nombreux fantasmes: le dollar américain n’est-il pas orné d’un triangle flanqué d’un œil en son centre, symbole franc-maçon? Dans ce musée même figure le maillet de Georges Washington, qui fut, comme 17 autres présidents des Etats-Unis, un grand maître! La liste des francs-maçons dotés de noms illustres est longue: Danton, Montesquieu, Goethe, Casanova, Voltaire, Kipling, Rothschild… et tant d’autres encore. «C’est vrai, on retrouve de nombreux francs-maçons dans les hautes sphères économiques, culturelles et politiques, et nombreux sont ceux qui ont été des acteurs actifs de la Révolution française, reconnaît Daniel Hess, chancelier de la Grande Loge suisse Alpina. Mais la philosophie franc-maçonne est intimement liée à celle des Lumières. Il n’y a donc rien de sorcier dans le fait que ces mêmes personnes se soient engagées à défendre ces idées.»

«On ne peut pas avoir l’esprit libre lorsque l’on a faim»

Chez les Suisses, on ne retrouve pas moins de trois conseillers fédéraux, dont le premier président de la Confédération, Jonas Furrer. Jean-Michel Mascherpa n’a-t-il lui même siégé, au début des années 2000, au Grand Conseil genevois? «Bien sûr, et cela s’est vite su. A l’époque, une élue m’a pris entre quatre yeux pour demander l’implication exacte des francs-maçons dans les élections, raconte l’intéressé en souriant. Je lui ai fait faire le calcul suivant: nous sommes 4000 membres. Si on rajoute les amis et les parents, cela donne 20 000 en lien avec nous pour toute la Suisse. Sur plus de 5 millions d’électeurs, il n’y a guère de quoi renverser une élection.»

Selon les explications de Daniel Hess et Jean-Michel Mascherpa, c’est davantage les conditions de recrutement des francs-maçons qui, fatalement, placent les membres parmi les élites. Au milieu du musée, une petite pièce noire a été reproduite. Sur un bureau trônent un encrier, un bougeoir et un crâne. «Lors d’une cérémonie d’initiation, l’aspirant frère est enfermé dans une pièce pendant une heure, raconte Jean-Michel Mascherpa. Il doit écrire son testament, où il décrit sa vision du monde, ses valeurs. Le crâne représente la mort: il doit mourir pour renaître dans sa nouvelle existence.» Pour accomplir son cheminement personnel, le franc-maçon doit surtout être libre et disponible: pas d’engagements familiaux et personnels trop importants, une situation économique stable. «On ne peut pas avoir l’esprit libre lorsque l’on a faim», résume Michel Mascherpa.

Justement, pourquoi donc avoir dressé une table de porcelaine fine au milieu de leur musée? «Eh bien, parce qu’après la cérémonie, on mange! Là encore, le repas se déroule dans des règles établies. Sauf peut-être après les liqueurs.» On ne saura peut-être pas tout, mais les francs-maçons sont des bons vivants comme les autres.

(TDG)

Créé: 13.04.2017, 15h56

La franc-maçonnerie en Suisse

On distingue deux courants principaux dans la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie traditionnelle, dite «régulière», particulièrement attentive aux rites, à la foi, à la recherche sur soi. Historiquement, un certain nombre de membres du Parti radical en faisaient partie. Ouverte uniquement aux hommes, elle ne reconnaît pas l’initiation des femmes. La franc-maçonnerie «moderne» ou «libérale» s’émancipe de l’obligation déiste, toutes les loges ont pour principe la liberté absolue de conscience. Certaines loges dédient leurs travaux au Grand architecte de l’univers, d’autres aux progrès de l’humanité.

Obédiences «régulières» suisses

L’unique loge maçonnique reconnue par la Grande Loge unie d’Angleterre est la Grande Loge suisse Alpina, fondée en 1844, qui compte 83 loges fréquentées par quelque 4000 «frères» (soit environ deux tiers des francs-maçons en Suisse). Si la plupart des obédiences régulières insistent sur la foi en Dieu, la GLSA prône en revanche la liberté de conscience. Selon plusieurs sources, la loge Aplina compteraient plus de membres marqués à droite qu’à gauche, contrairement aux loges «libérales».

Obédiences «libérales» suisses

La Fédération suisse du droit humain, fondée en 1896, mixte et internationale, compte une centaine de membres. Le Grand Orient de Suisse, créé en 1959,

regroupe 18 loges masculines. La Grande Loge féminine de Suisse, créée en 1985, regroupe 21 loges et environ 400 membres. On compte encore la Grande Loge mixte de Suisse, soit quelque 150 membres. Enfin, la Grande Loge symbolique helvétique et Lithos comptent quelques dizaines de membres.

Marianne Grosjean

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