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Pauvreté

Cinq personnes à table avec 4000 francs par mois

Par Caroline Zuercher. Mis à jour le 27.01.2012 15 Commentaires

Elles situent leur famille «entre les pauvres et les autonomes»: deux jeunes ados racontent les incertitudes et les espoirs d’un quotidien marqué par la précarité et les fins de mois difficiles.

Magali, 13?ans, ne veut pas être reconnue. Pour «éviter que les copains nous rabaissent».

Magali, 13?ans, ne veut pas être reconnue. Pour «éviter que les copains nous rabaissent».
Image: GÉRALD BOSSHARD

En chiffres

Selon les normes de la Conférence des institutions d’action sociale, le seuil de pauvreté est fixé, pour une personne seule, à 2200 francs net par mois, et à 4600 francs pour un couple avec deux enfants. Caritas estime qu’environ une personne sur dix ne dispose pas de ce minimum en Suisse. Il y aurait, parmi elles, quelque 260 000 enfants. Ce chiffre est jugé plutôt conservateur, et partout en Europe, les chiffres augmentent. Les professionnels estiment en outre qu’à Genève, où le chômage et les loyers sont plus élevés, les personnes pauvres représentent une part plus importante. En 2010, 17 733 personnes touchaient l’aide sociale ou le revenu minimum cantonal et, dans une classe de 20 élèves, trois enfants, en moyenne, vivent dans une situation de précarité.

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«Vous êtes sûrs, on ne nous reconnaîtra pas?» Victoria*, 11 ans, est une jolie fille espiègle. Elle aime chambrer sa sœur Magali*, 13 ans, elle joue de la flûte, fait des bonnes notes à l’école et rêve de devenir vétérinaire. Comme beaucoup d’enfants. Mais il y a un secret qu’elle cache à ses camarades de classe: «On manque de fric. Je n’en suis pas ultrafière. C’est dégradant», résume-t-elle avant de s’éloigner dans un coin du salon.

L’appartement familial, dans la région lémanique, compte quatre pièces. Aux murs, de nombreux dessins. Sur la table, un dictionnaire et un jeu de Scrabble. Magali est en train de jouer avec ses parents. Une troisième sœur est de sortie. «J’essaie d’éviter de parler de notre situation avec mes copains car ils risquent de nous rabaisser, explique Magali, en posant quatre lettres. J’aimerais que nous soyons normaux.» Et puis, faire de l’équitation, comme l’une de ses amies, ou s’offrir le dernier portable. Mais ce n’est pas possible et, admet-elle, elle est «un peu jalouse».

«Nous sommes entre deux catégories: les pauvres et les autonomes, résume l’écolière. Les pauvres, ils n’ont pas de toit, et les autonomes, ils s’en sortent sans subventions.» Sa famille reçoit des subsides à l’assurance maladie, mais ne bénéficie d’aucun autre soutien. Elle dispose d’un budget de 4000 à 5000 francs par mois, suivant le nombre d’heures effectuées par la maman. Celle-ci est aide-infirmière et son mari, qui souffre d’arthrose, est à l’assurance invalidité.

Légumes en action

«Des fois, je râle un peu, poursuit la jeune adolescente. Pour avoir des choses qui ne me paraissent pas si chères.» Du salon, sa sœur intervient en rigolant: «Des fois?!? Souvent même!» Les factures payées (le loyer est de 1600 francs), la famille mange surtout des pommes de terre, des pâtes et du riz. Les légumes, elle les achète quand il y a des actions et les congèle. Et puis il faut rester à l’affût des bons plans. «Souvent, quand il y a peu à manger, maman se prive pour nous… Elle ne devrait pas», regrette Magali. «Vous êtes en pleine croissance, vous en avez besoin, répond l’aide-infirmière. C’est mon rôle de vous donner le meilleur!»

Parfois, des proches avancent des sous. «Il m’est aussi arrivé de prêter une partie de mon argent de poche, ajoute Magali. La situation est dure, on ne sait jamais à quoi s’attendre… Si on va tenir longtemps ainsi.» Une dépense extraordinaire risque de déstabiliser le budget. Comme quand il a fallu remplacer la voiture, dont la maman a besoin pour aller travailler, ou lorsque des lunettes doivent être changées.

«Cela doit changer!»

Pour les parents, l’objectif est clair: leurs filles doivent se former, obtenir «au moins un papier» et parler des langues. Magali se verrait bien journaliste, employée de commerce spécialisée dans l’hôtellerie ou infirmière. Mais «pour avoir un chemin vers l’avenir», comme elle dit, elle doit travailler. Avec le même sérieux, elle expose ses opinions, dans lesquelles on sent poindre la révolte: «Les politiciens font des promesses, mais ce sont des paroles en l’air et rien ne se réalise. Certaines personnes ont beaucoup de privilèges, cela doit changer! Il faut instaurer un salaire minimum.»

La formation, mais pas seulement. Si le père n’aime pas quitter la région, sa femme et ses filles apprécient les découvertes. «Je trouve que les voyages permettent d’apprendre beaucoup, résume la première. Plus jeune, mon rêve était de faire le tour du monde…» Dans l’ombre, mais attentive, Victoria commente: «C’est celui de beaucoup de gens!» De tour du monde, il n’y en aura pas. Mais grâce à de nombreux efforts et à des super actions, la maman et ses deux cadettes sont parties une semaine en Egypte. Avec un budget ne dépassant pas 2000 francs, il a fallu bricoler. Peu importe! A l’évocation des momies, des pyramides, du Nil et de la mer Rouge, les yeux se mettent à briller. «Et quand j’ai vu les pauvres là-bas, je me suis sentie riche, glisse Magali. Ça fait du bien.»

* Prénoms fictifs

«Deux à trois enfants par classe»

Hier à Berne, Caritas Suisse a consacré une journée de conférence aux enfants pauvres. Regula Heggli, responsable du secteur politique sociale de l’organisation, répond à nos questions.

La situation des enfants pauvres est souvent évoquée, mais rien ne bouge…

C’est vrai, on en parle souvent. Mais la question reste taboue et beaucoup de gens n’ont pas conscience que ce phénomène n’est pas du tout marginal: on estime que dans chaque classe, deux à trois enfants sont concernés.

Comment changer les choses?

Il faut une politique de la famille plus volontariste. Par exemple, les parents doivent pouvoir placer leurs enfants en crèche, même en dehors des heures «standard», car ils travaillent souvent la nuit ou tard le soir. C’est important pour que les parents puissent travailler davantage, mais aussi pour que les enfants puissent développer de nouvelles compétences. Il faut aussi un bon système de prestations complémentaires, ce qui n’est pas le cas dans tous les cantons. Et puis des associations doivent soutenir ces familles et les conseiller.

La formation, c’est le plus important?

Evidemment, mais on oublie qu’elle commence très tôt. Les premières années sont essentielles pour le développement d’un enfant. Faire des activités avec un tout-petit, c’est important. Par la suite, il faut soutenir les jeunes en formation professionnelle, car sans papier, ils risquent de connaître le même sort que leurs parents.

Et les enfants, comment vivent-ils cette situation?

Ils peuvent avoir honte, vouloir être comme les autres. On résume trop souvent le problème à la question matérielle, ce qui est une erreur. Par exemple, si un enfant veut un téléphone portable, c’est aussi parce que, pour lui, il est important de pouvoir appeler ses amis, d’avoir des contacts avec l’extérieur. Certaines difficultés sont très concrètes. Ainsi, ces familles vivent souvent dans des quartiers où la circulation est dense. Les enfants jouent peu dehors et bougent moins que les autres. Du coup, ils ont davantage de problèmes de santé. Et comme leurs parents ne réussissent pas à leur offrir des activités extrascolaires, ils ont moins d’amis et souffrent d’exclusion sociale. Or, toutes ces activités sont importantes pour apprendre à vivre ensemble. Le fait qu’ils ne les exercent pas risque de les priver de compétences utiles pour toute leur vie. (TDG)

Créé: 27.01.2012, 23h04

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15 Commentaires

Ivan Skyvol

28.01.2012, 10:07 Heures
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J'ai de la peine à croire que les réponses soient d'une enfant de 11 ans. Comment vivre avec si peu d'argent lorsque l'on doit entretenir une voiture, voyager en Egypte, les téléphones portables... Mes parents n'ont jamais eu de voiture, nous vivions modestement, sans allocation sociale, mais heureux tout de même. Après les heures d'école j'ai fait commissionnaire pour aider mes parents. Répondre


Oliver Twist

28.01.2012, 10:26 Heures
Signaler un abus 4 Recommandation

Pour une politique familiale volontariste comme pour le reste, adieu les politiques. Vu ce qu'ils gagnent, ils sont pas concernés.
Dans mon entourage, je constate que les familles rament toujours plus. Et la condescendance des autres n'a d'égale que leur égoïsme.
Bravo aux valeureux parents qui éduquent leurs filles avec les moyens du bord. Et bravo aux filles pour leur attitude digne.
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