Mais que sont devenus nos kiosques?

Notre histoireAvant que ne résonne la Fête de la musique, évocation de ces chers pavillons pour orchestres de Genève.

Le kiosque du Jardin anglais (1896), avec son soubassement en moellons de Meillerie et ses marches en roche blanche.

Le kiosque du Jardin anglais (1896), avec son soubassement en moellons de Meillerie et ses marches en roche blanche. Image: STEEVE JUNCKER-GOMEZ

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La musique n’a certes pas attendu Jack Lang pour pétarader joyeusement dans les rues. Des décennies durant, elle résonna dans l’air urbain depuis de drôles de constructions, conçues et bâties rien que pour elle. A l’heure où l’exécution musicale se retrouve le plus souvent confinée dans des salles, clubs ou festivals, ces kiosques charmants disséminés en ville nous chantent un autre temps. Celui où l’on enfilait ses habits du dimanche pour aller se siffler une anisette en écoutant un orchestre dans le jardin public du coin.

A la Belle Epoque, entre 1900 et l’aube de la Grande Guerre, Genève compte au moins cinq kiosques à musique en activité. Aux Bastions, sur la place des Alpes, sur l’île Rousseau, au Jardin anglais et dans le parc des Eaux-Vives, fanfares et orphéons se produisent quasi tous les jours d’avril à septembre. Les Bastions déroulent même deux concerts dominicaux. L’un au goûter, l’autre à l’apéro. Au Jardin anglais, il arrive que le spectacle s’achève par un feu d’artifice. Voyez l’ambiance.

Selon la presse d’alors, les musiciens sont toujours remarquables et la foule nombreuse. Sans doute fait-elle montre d’indulgence. «Pas forcément. D’excellentes formations se produisaient dans les kiosques à musique. L’estrade n’était pas à la portée de tous. Le chef de l’Orchestre de la Ville, Hugo de Senger, qui était une star à l’époque, avait ainsi ses habitudes aux Bastions et au Jardin anglais», note Bruno Racalbuto, de l’Office du patrimoine et des sites de l’Etat de Genève. Historien de l’art, il a rédigé, à la demande de la Ville, ce qui demeure le seul travail exhaustif et rigoureux sur les kiosques genevois. Cent soixante pages denses et érudites à consulter en ligne (voir note).

«De la part des autorités, il y avait sans doute une volonté d’animation de l’espace public, mais aussi d’édification de la population et de démocratisation de l’art. Les programmes combinent ainsi grandes pièces du répertoire – Mozart, Wagner, Brahms – et des choses plus légères: polkas, valses, quadrilles… Le concert commence et s’achève presque toujours avec de la musique militaire.»

Devant nos édicules à zizique, c’est un public bigarré qui s’égaie à l’époque. «Dans une société cloisonnée, le kiosque à musique attire une population disparate, tant en termes de sexes que d’âge ou de classes sociales. Ouvriers, nourrices, enfants, employés… il y a peu d’espaces au XIXe siècle qui permettent un tel brassage. C’est également un lieu de liberté. On peut arriver en retard, partir avant la fin. On peut tout ignorer des œuvres jouées. C’est un loisir gratuit; certains concerts sont certes payants, mais jamais plus que le tarif d’une consommation.»

Mais attention. Au tournant du XXe siècle à Genève, il y a kiosque et kiosque. Les kiosques périphériques, plus ou moins provisoires, modestes dans leur architecture et probablement aussi quant à leur programme; et les kiosques du centre, ceux des Bastions et du Jardin anglais, qui sont de véritables vitrines culturelles municipales, des appâts à touristes, aux looks imposants, aux locataires prestigieux et aux emplacements flamboyants. Le premier est inauguré en grande pompe le 14 mai 1882. «C’est un cas unique à Genève, puisqu’il s’agit à la fois d’un kiosque à musique et à rafraîchissements», remarque Bruno Racalbuto. Cette double vocation initiale se complète bientôt d’une activité d’avant-garde autant que populaire: «Un cinématographe avec entrée payante taxée 20 centimes.» Qui, bien vite, supplante chorales et fanfares.

C’est que l’âge d’or du kiosque ne passera pas la guerre. Le microsillon naissant et les ondes florissantes révolutionnent la consommation de la musique. Ringardisés, les pavillons à orchestre végètent, déclinent, trépassent souvent d’un simple décret municipal. Reste qu’aux beaux jours, Genève aime ouïr les flonflons en plein air. Et une fois par an – en juin aux Bastions (voir ci contre) et au début d’août au Jardin anglais – nos vétérans de la Belle Epoque vibrent comme au bon vieux temps.

«Les kiosques à musique de la Ville de Genève» Sur le site de la Ville. www.ville-geneve.ch.


Le dernier kiosque de la Rive droite a été remplacé par des autocars

Deux places voisines, sur la Rive droite, eurent chacune leur kiosque à musique. La place des Alpes la première, la place Dorcière ensuite. L’échec du concert organisé sur cette dernière en 1882 avait dissuadé les autorités municipales d’y ériger le kiosque réclamé par la population ainsi que par les sociétés musicales et chorales de l’époque. Le lieu choisi fut donc la partie de la place des Alpes située au nord-ouest du monument Brunswick. Le kiosque était opérationnel en 1886, reconnaissable à ses colonnes évasées vers l’extérieur et surmontées d’un embout décoratif. Il allait rester en place jusqu’en 1908, avant de déménager à la place Dorcière. Là se trouvait un pavillon de bois que l’on s’empressa de démonter pour le mettre à la disposition de l’école enfantine de la rue de Berne pour son préau. L’ancien kiosque de la place des Alpes allait rester derrière l’église anglaise jusqu’au milieu du XXe siècle.

Sa démolition n’émut pas grand monde, comme le suggère ce commentaire paru dans le Journal de Genève du 22 décembre 1955: «Le kiosque, dont la laideur n’est plus à décrire, sera démoli.» En 1957, c’était chose faite pour les besoins de la gare routière, installée sur la place Dorcière en attendant de trouver mieux. Un mieux qui se fait attendre encore en 2017… Un autre projet de kiosque à musique sur la Rive droite n’aboutit jamais: celui des Cropettes. Pourtant, l’habitude était prise en 1887 déjà de donner des concerts dans ce parc. Les habitants du quartier espéraient cette année-là que le pavillon de réception du Tir fédéral pourrait être remonté aux Cropettes. Il n’en fut rien, et quand ils revinrent à la charge en 1908, on leur répondit qu’ils n’avaient qu’à se rendre à la place Dorcière.

Sur la Rive gauche, en plus des kiosques des Bastions et du Jardin anglais, il y en eut un dès 1916 au parc des Eaux-Vives. Il fut évincé par le tennis-club actuel. Quelles étaient les sociétés musicales qui utilisaient les kiosques à musique genevois?

C’étaient, parmi d’autres, la Musique municipale de la Ville de Genève, l’Harmonie nautique, l’Harmonie des Eaux-Vives, la Fanfare municipale de Plainpalais, la Sirène du Grand-Saconnex, la Landwehr, l’Elite, la Lyre de Genève, l’Ondine genevoise, l’Orphéon de Genève, les Cadets de Genève, Mandolinata, le Cercle choral de Genève, la Chorale des Pâquis, la Chorale de Saint-Gervais, la Chorale La Muse, l’Intime-Orchestre de Genève…

Certains de ces noms ne nous sont pas inconnus, car si les kiosques se font rares aujourd’hui, les corps de musique sont nombreux encore. B.CH.


Quand l’orchestre Alessandro et quelques autres donnaient le «la»

Les kiosques à musique étaient utilisés principalement par les fanfares, les harmonies et les chorales (voir ci-contre). Ce qui n’empêchait pas d’autres concerts d’égayer les passants sur la voie publique. Né en 1876, Jean Violette avait 24 ans en 1900. Le bel âge pour sortir écouter les musiciens. «Au Molard, à Longemalle, sur toutes les places, les d’Alessandro jouaient des airs d’opéras et d’opérettes au milieu d’un cercle de mélomanes, yeux ronds et bouches ouvertes», écrivait l’auteur et poète genevois.

D’autres orchestres italiens fleurissaient à Genève à la Belle Epoque – Toscano, Estudiantina, Mandolinata (qui existe toujours!) – mais celui fondé vers 1885 par Victor d’Alessandro est le seul à s’être fait un nom dans la littérature. Le romancier Guy de Pourtalès, né en 1881, le cite à deux reprises dans son chef-d’œuvre La pêche miraculeuse.

Il décrit le personnage de Paul enfant, n’abandonnant ses billes «que s’il entendait au coin d’une rue la musique de l’orchestre Alessandro: sept musiciens assis sur leurs pliants, violons, harpe, flûte, violoncelle et contrebasse. Lorsqu’ils commençaient de jouer, les enfants, fascinés, arrivaient de tous côtés et Paul sentait la musique s’emparer de son ventre. On ne bougeait plus.»

Venu à Genève de Bordeaux, Victor d’Alessandro était accompagné par ses frères Antonio et Pascal, l’un harpiste et l’autre contrebassiste. Dans une ville riche en grands hôtels et en cafés élégants, le trio était certain de trouver un public bienveillant à défaut d’être attentif. Il s’adjoignit sur place un flûtiste du nom de Vuilleumier et trois violonistes supplémentaires, un certain Caffa, Joseph Loponte et Ulysse Panella.

Ce dernier était Napolitain et tenait son violon sur ses genoux ou sur son estomac. Victor d’Alessandro faisait de même, car les deux Italiens avaient appris à jouer très jeunes sur un instrument qu’ils ne parvenaient pas à tenir autrement. Victor d’Alessandro ne lisait pas les notes. Il jouait tout de mémoire. Son orchestre se produisait régulièrement au Café du Nord, sur le Grand-Quai, ancien nom du quai Général-Guisan, et sur les bateaux de la CGN. Les d’Alessandro accompagnaient aussi les bals de la bonne société.

Victor, paralysé, se retira le premier, puis Antonio, remplacé par Di Milita, enfin Pascal mourut en 1936. Il ne resta finalement qu’Ulysse Pannella, qui disparut à son tour en 1946. Il aimait à rappeler qu’il avait joué en 1898 chez la baronne de Rothschild pour l’impératrice d’Autriche, la veille de l’assassinat de celle-ci. B.CH.

(TDG)

Créé: 16.06.2017, 17h05

Fête de la musique

Oserait-on classer parmi les kiosques à musique contemporains la scène couverte Ella Fitzgerald du parc La Grange? On ne peut pas tourner autour, mais le principe est un peu le même, comme le savent ceux qui assistent chaque année aux concerts de Musiques en été dans ce cadre bucolique. Celle qu’on appelait alors la coquille acoustique avait commencé sa carrière en 1991 devant les Bains des Pâquis, pour le 700e anniversaire de la Confédération. Aujourd’hui, elle accueille une programmation globalisée, rap latino, rock africain, folk du Caire et chanson bernoise pour ce qui concerne le menu 2017.
Un kiosque de la seconde moitié du XXe siècle existe aussi au Lignon. Son toit figure une étoile dont chacune des six pointes est dirigée vers le ciel. On y a vu et entendu des concerts de la Fête de la musique.
L’édition 2017 de celle-ci en ville de Genève investit une nouvelle fois le kiosque des Bastions. Cette scène traditionnellement dévolue aux musiques dites actuelles, pop, rock ou chanson, propose également du classique désormais.
A propos, à qui appartient la scène du kiosque des Bastions? A la Ville, au même titre que le reste du bâtiment, un fermage comme le sont également le Restaurant du parc des Eaux-Vives et les Halles de l’île. Or d’aucuns n’auront pas manqué de remarquer, durant la Fête de la musique, que le kiosque à proprement parler n'offre pas une visibilité formidable. Et les concerts passent le plus souvent inaperçus, cachés par les infrastructures alentour. Raison pour laquelle les organisateurs de l’événement ont décidé, pour la durée du grand week-end musical, de dégager le périmètre afin de mettre en valeur cette scène particulière. Laquelle a tout de même le mérite de tenir les avant-postes à l’entrée des Bastions, lieu central de la Fête de la musique, a fortiori pour cette 26e édition marquée par le repli de la manifestation sur la seule Rive gauche. A l’exception d’une scène mobile qui se baladera du parc Mon Repos au Jardin botanique en passant par le parc Trembley. Un dispositif à roulettes que l’on range aussi vite qu’il apparaît, sans déranger plus longtemps le paysage. Voilà en somme le kiosque du XXIe siècle. Benjamin Chaix et Fabrice Gottraux

Fête de la musique au kiosque des Bastions, du ve 23 au di 25 juin, gratuit. Infos: fetedelamusique.ch
Musiques en été à la scène Ella Fitzgerald, parc La Grange, tous les me et ve, du 5 juillet au 18 août, gratuit. Infos: musiquesenete.ch

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