Entre Genève et Zurich, une complicité d’esprit

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A part la décision zurichoise de Swissair d’abandonner Cointrin comme deuxième aéroport suisse dans les années 1990, on ne connaît pas de gestes inamical entre Zurich et Genève.

Les deux villes ont eu, au XVe siècle, des relations commerciales profitables à travers le plateau suisse. L’espoir de poursuivre leurs bonnes affaires a incité Zurich à intercéder en faveur de Genève auprès du roi Louis XI quand celui-ci décida d’ériger Lyon en place de foire concurrente. Rien n’y fit, Genève déclina.

Ensuite, leurs relations sont devenues spirituelles. La Réforme de Zurich était-elle compatible avec celle de Genève ou allaient-elles s’opposer l’une à l’autre ? En mai 1549, Jean Calvin se rendit à Zurich pour une discussion avec Heinrich Bullinger, le successeur de Zwingli. Les deux pasteurs avaient entretenu une correspondance de deux années pour cerner leurs points d’accords et de désaccord. Ils étaient prêts pour un compromis sur les plus importants points de doctrine, comme par exemple sur la nature de la présence du Christ dans la Cène. Ce fut le Consensus tigurinus, (le consensus de Zurich), qui fonda l’unité du protestantisme suisse, loin du luthéranisme allemand.

Dès lors, une solidarité religieuse orienta leurs rapports politiques et culturels. Zurich soutint chaque démarche de Genève pour adhérer aux Ligues suisses, en 1603-1605, puis en 1690-1702. En vain. Elle envoya des renforts quand le duc de Savoie ou le roi de France tentèrent de s’emparer de Genève. Zurich en demanda à Genève pour sa guerre contre Schwytz, en 1656.

Au XVIIIe siècle, la solidarité dans la foi se transposa dans une solidarité intellectuelle. Tandis que les oligarchies des deux cantons se soutenaient mutuellement contre les menées révolutionnaires des bourgeois à la conquête de leurs droits, savants, philosophes et artistes collaboraient dans la renaissance des savoirs. Les naturalistes genevois Horace-Bénédict de Saussure et Charles Bonnet correspondaient avec le zurichois Gaspar Lavater, l’inventeur de la physiognomonie.

C’est sur ce plan des idées et des arts que Genève a gardé, avec les trésors de la Biblioteca bodmeriana de la littérature mondiale, la plus belle trace de l’influence de Zurich. Martin Bodmer, son fondateur, est né en 1899 à Zurich au sein d’une dynastie d’industriels d’origine piémontaise protestante. Lecteur assidu, collectionneur de manuscrits, il a formé dès sa jeunesse le projet emprunté à Goethe de réunir une bibliothèque des monuments littéraires mondiaux. Il ne la voyait pas comme «une collection de chefs-d’œuvre» mais comme «une collection qui soit elle-même un chef-d’œuvre». Dans la continuation de l’universalisme qui avait caractérisé les Lumières tant à Zurich qu’à Genève, il envisageait la littérature comme une «Weltliteratur», c’est-à-dire, selon ses mots, «toutes les créations de l’esprit humain pour autant qu’elle se soient manifestées par l’écrit et qu’elles aient joué un rôle crucial sur le lieu et l’époque de leur apparition».

En collectionneur méthodique, Bodmer s’était donné une logique de classement des œuvres: selon leur temps, Homère, la Bible, Dante, Shakespeare et Goethe comme représentants de l’antiquité païenne, de l’antiquité chrétienne, du Moyen Age, de la Renaissance et des Temps modernes. Puis selon les lieux de la civilisation humaine, la foi, le pouvoir, l’art et le savoir. Avec cette grille d’ordonnancement de ses recherches et de ses achats, il a constitué ce qui est devenu la plus grande bibliothèque privée du monde.

En 1939, Martin Bodmer a demandé à rejoindre le Comité international de la Croix-Rouge à Genève. Il a imaginé le «Service de secours intellectuel», grâce auquel un million et demi de livres ont été envoyés aux prisonniers. La guerre finie, devenu vice-président du CICR, le Zurichois a déménagé à Genève, avec toute sa collection. Elle est désormais le joyau de la ville, le support d’une ambition mondialiste à laquelle le génie humaniste de Zurich a offert un chef-d’œuvre. (TDG)

Créé: 21.05.2015, 09h13

Dans le cadre de l'opération Genève à la rencontre de la Suisse, Joëlle Kuntz, journaliste et écrivaine, rédige des chroniques historiques sur ce qui relie Genève et les villes étapes du «roadshow».

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