genève
Que faire lorsqu'on est témoin d'une agression?
Par Sophie Roselli. Mis à jour le 05.10.2012 25 Commentaires
«Je culpabilise de n’avoir rien pu faire»
Laurent, 43 ans, Genève
«La pire agression à laquelle j’ai assisté était celle d’un octogénaire, aux Pâquis, en novembre 2011. Il était 23 h et j’étais chez moi lorsque j’ai entendu crier dans la rue «Au voleur! Aidez-moi!» J’ai couru à la fenêtre et j’ai vu deux hommes frapper une personne à terre. J’ai crié, je les ai insultés, tout en m’habillant et en appelant le 117. J’étais dans un état de stress intense. L’un des agresseurs s’est enfui alors que l’autre s’est acharné. J’ai vu le regard du vieux monsieur implorer et celui du «zizou» rempli de haine alors qu’il le frappait au visage. J’ai cru qu’il allait le tuer. Je n’oublierai jamais cette scène. J’ai pris un couteau de cuisine et j’ai dévalé les escaliers en chaussettes. Dehors, les patrons et les clients d’un restaurant sont sortis au même moment et nous avons mis en fuite le délinquant. A cet instant-là, je voulais lui sauter dessus et lui faire payer. Cette histoire m’a marqué parce que je me suis senti agressé d’une certaine façon. J’ai eu peur de représailles. Maintenant, je suis armé d’un spray au poivre. Ce qui m’a aussi choqué, c’est de voir la passivité de certains. J’ai vu un couple marcher sur le trottoir, s’arrêter et traverser la route. J’ai vu le conducteur d’une voiture ralentir, prendre une photo et repartir. Pour moi, c’est de la lâcheté.»
Eric, 39 ans, Epagny (Haute-Savoie)
«J’ai assisté au vol d’un sac à main, un lundi à 7 h 30. Je sortais de la boulangerie, j’étais encore endormi. Quand je suis remonté dans ma voiture, j’ai entendu des cris. J’ai compris qu’une personne s’était fait agresser. Puis j’ai vu une silhouette vêtue de noir courir dans ma direction. En une seconde, tout m’est passé par la tête. J’ai avancé pour gêner le voleur, mais je ne voulais par lui foncer dessus et le blesser; je ne voulais pas avoir d’accident et abîmer ma voiture. Le jeune a grimpé sur un scooter venu le chercher. J’ai essayé de les suivre, mais on ne peut pas jouer à Starsky et Hutch. Je pratique la boxe et la self-défense depuis des années, et pourtant, je n’étais pas préparé à cette situation. Depuis, je culpabilise de n’avoir rien pu faire et je suis frustré. Je n’en sors pas fier.»
Arnaud, 27 ans, Genève
«Je suis intervenu pour faire cesser une bagarre survenue pendant un match de foot. L’ambiance était tendue. Un spectateur a fait une remarque à un joueur adverse, qui est sorti du terrain pour se battre. D’un coup, il y a eu une échauffourée entre joueurs, entraîneurs et spectateurs. En tant que capitaine, je devais réagir. Je suis allé séparer les principaux protagonistes. L’entraîneur adverse est arrivé et m’a mis son poing dans la figure. Comme dans un film! J’étais choqué qu’un entraîneur frappe un jeune. J’avais 19 ans à l’époque. Si c’était à refaire, j’agirais de la même façon, au risque d’être blessé.»
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«Non seulement personne n’est intervenu pour m’aider, mais aucun témoin n’a appelé la police!» Luis reste offusqué par le déroulement des événements du 17 août. Cette nuit-là, il se fait attaquer par un groupe de personnes, alors qu’il sort à 23 h 30 de la projection de Cinétransat. Sprayé au poivre, il est roué de coups. A cet instant, pourtant, de nombreux passants cheminent à côté de lui, sans intervenir. «J’en veux beaucoup aux gens. J’ai pourtant crié à l’aide!» Au traumatisme de l’agression s’ajoute le sentiment d’abandon. Comment expliquer qu’un témoin décide de ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire? Porter assistance à une personne en détresse, c’est prendre un risque, et pas seulement physique.
«Les victimes de violences de rue, souvent des hommes, nous disent regretter que les témoins n’aient pas agi», remarque le psychiatre Emmanuel Escard, à l’Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence (UIMPV) des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Une consultation qui reçoit à la fois des auteurs, des victimes et des témoins de violences interpersonnelles.
Lorsque la violence surgit de façon inattendue dans son quotidien, tout se déroule si vite que l’on peine à réaliser. «On se trouve dans un tel état de stress que l’on peut perdre beaucoup de temps uniquement pour téléphoner à la police.» Les faits surprennent autant la victime que les témoins. Difficile aussi de distinguer l’agresseur de l’agressé, surtout quand on n’a pas assisté au déclenchement d’une bagarre.
Pris entre deux feux
Le contexte joue un rôle essentiel: le lieu, le fait d’être seul ou pas, de se sentir suffisamment sûr de soi, en bonne santé. Chacun réagit différemment en fonction de son vécu. «On peut intervenir comme si l’on se sentait soi-même violenté. Soit la personne peut s’interposer de façon exagérée ou désordonnée, soit elle reste pétrifiée.» La crainte? Se faire blesser ou blesser l’autre. «On est pris entre deux feux: l’injonction d’assistance à personne en danger et l’injonction de ne pas user de la violence, car les événements peuvent se retourner contre soi.»
Quand l’attitude vire à l’indifférence, c’est un rempart que l’on dresse pour se protéger. Par peur des conséquences. «Dans notre société, nous sommes de plus en plus conditionnés à fuir les problèmes, poursuit le médecin-chef de clinique, notamment diplômé en anthropologie. Nous savons mieux détecter les phénomènes à risque et nous adoptons des comportements d’évitement, consciemment ou inconsciemment.» On s’éloignera plus facilement d’un lieu d’où surgit un bruit étrange. «Le sentiment d’insécurité inhibe aussi l’aide à autrui», remarque-t-il.
Mais quand des actes de violence surgissent au milieu d’un groupe, pourquoi ne fait-il pas corps pour se mobiliser, par solidarité? «Il n’y a pas de cohésion dans la foule, souligne-t-il. On est ensemble, mais personne ne se connaît.»
Les conséquences sont loin d’être anodines pour les observateurs. «C’est un facteur de stress individuel, note Emmanuel Escard. Même s’il n’est pas atteint physiquement, il peut l’être psychologiquement, surtout s’il a été lui-même victime à un moment donné dans sa vie.» Chez certains, et selon les situations, les témoins développent les mêmes symptômes que les victimes ou peuvent être davantage touchés. «Parfois, il est plus difficile pour un témoin passif de se remettre d’un événement que pour la victime qui s’est défendue, poursuit Michel Berclaz, psychologue spécialisé dans l’aide aux personnes victimes. Un traumatisme important peut se développer chez un témoin s’il n’a pas pu agir et s’en rend coupable». La Loi sur l’aide aux victimes (LAVI) reconnaît d’ailleurs cette atteinte et permet de prendre en compte les victimes indirectes.
D’autres situations peuvent amener tôt ou tard un voisin, un parent à se positionner: les violences domestiques. Qu’elles soient physiques ou verbales, elles se déroulent souvent à l’abri des regards. Seuls des signes peuvent être décryptés par l’entourage. «Plus on connaît la victime, plus il est difficile d’accepter qu’elle soit brimée, frappée, développe le psychiatre Emmanuel Escard. En même temps, si le témoin connaît bien l’agresseur, il peut être pris dans des conflits de loyauté.» Le facteur culturel, la conception du rôle des femmes entrent aussi en compte et peuvent expliquer l’inaction. «Il arrive que des proches réagissent et conseillent la personne d’entamer des démarches. Ils peuvent être précieux pour aider la personne à se dégager du processus de violence.» Quand les premiers spectateurs se trouvent à un autre étage, subissent les cris qui traversent les murs, ils hésitent à sonner à la porte en question. «Ils peuvent se sentir menacés, ce qui peut expliquer leur passivité. Les violences ont cependant un impact sur eux. Ils souffrent d’un sentiment d’impuissance, de culpabilité.»
Agir, c’est se mettre en danger
Alors, faut-il agir ou pas? La police genevoise délivre un message clair: «Faire acte de civisme, c’est bien. Mais les gens qui interviennent lors d’une agression prennent des risques, prévient le porte-parole Jean-Philippe Brandt. On ne peut pas savoir si l’auteur dispose d’une arme. S’il se sent acculé, il peut l’utiliser. Nous déconseillons donc vivement aux gens de jouer les héros, car ils peuvent eux-mêmes se retrouver dans le rôle de la victime. Cela s’est déjà produit à la sortie de boîtes de nuit. En revanche, il faut absolument appeler la police.» Et retenir un maximum d’éléments concernant l’auteur pour permettre, dans un second temps, son identification. Le psychologue Michel Berclaz abonde: «Agir, c’est se mettre en danger et risquer de commettre une infraction qui peut vous conduire devant la justice.» Mais celui à qui il est arrivé de s’interposer souligne: «Si vous estimez qu’intervenir est moralement ou socialement plus important que votre sécurité ou le risque de suite judiciaire, alors c’est une histoire d’éthique.»
Selon sa conscience
D’un point de vue juridique, chacun est libre d’agir selon sa conscience, sans obligation. «Le témoin d’une agression n’a ni l’obligation de dénoncer ni celle d’aider activement à la recherche de l’auteur en fuite, exception faite pour la police et la justice», affirme l’avocat genevois Robert Assaël.
Celui-ci observe que les actes de violence «sont incontestablement en augmentation». «Il est frappant de constater avec quelle facilité certains sortent un couteau. Les témoins de pareilles scènes ont peur d’intervenir ou de s’annoncer à la police et de parler, craignant les manœuvres d’intimidation, voire les représailles.» Face à cette problématique, le nouveau Code de procédure pénale prévoit la possibilité de «protéger les témoins qui sont exposés, en raison de leur participation à la procédure, à un danger sérieux».
Et si l’on ne porte pas assistance à une personne en danger, doit-on craindre la loi? Il faut distinguer deux cas de figure. «Si vous blessez quelqu’un, vous devez le secourir. Si vous n’êtes pas à l’origine des blessures, l’obligation ne s’applique que si le danger est imminent. Encore faut-il que l’on puisse l’exiger raisonnablement de vous.» Face à une attaque au couteau, le risque d’intervention est si grand que la justice ne reprochera pas à l’observateur son inaction. «La loi n’exige pas des héros et ne tolère pas les justiciers», souligne l’avocat. En revanche, «à supposer que l’agresseur soit parti et que la victime baigne dans son sang, vous êtes obligé de lui porter secours». (TDG)
Créé: 05.10.2012, 08h25
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25 Commentaires
"Et retenir un maximum d’éléments concernant l’auteur pour permettre, dans un second temps, son identification." Pourquoi ? Pour leur donner quelques jours amende avec sursis ?«Agir, c’est se mettre en danger et risquer de commettre une infraction qui peut vous conduire devant la justice.» Autant attendre qu'une patrouille soit libre. Ce qui peut durer facilement une heure, parfois. Répondre
Triste société dépourvue de solidarité, mais on peut comprendre le risque encourri en cas d'intervention. L'impunité et la passivité vont malheureusement encourager les délinquants qui ne risquent déjà rien devant la justice et encore moins dans la rue où ils font la loi. Quelles sont les solutions? Une police omni-présente (ilusoire)? Des citoyens armés (dangereux)? Une justice dissuasive (simple Répondre
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