Quand Molière donne dans la thérapie de couple

ThéâtreA l’Orangerie, «Le Misanthrope» de José Lillo place la relation conflictuelle d’Alceste et Célimène au premier plan.

Célimène fait la satire de personnes absentes en version slam, encouragée par sa cousine et ses prétendants.?

Célimène fait la satire de personnes absentes en version slam, encouragée par sa cousine et ses prétendants.? Image: MARC VANAPPELGHEM

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Voilà l’histoire d’un couple. Lui, c’est un genre d’artiste maudit vieillissant mais tout de même beau gosse, qui passe son temps à décapsuler des bières en vomissant l’hypocrisie de la société, vautré sur son canapé. Elle, c’est une jolie fêtarde de 20 ans qui adore médire des autres avec sa bande de potes. Consciente de son sex-appeal, elle traîne une petite cour de prétendants qu’elle ne congédie jamais, ce qui rend son homme fou de jalousie. Leurs noms? Alceste et Célimène.

On a l’habitude de rire, dans Le Misanthrope de Molière, de la brutale honnêteté de «l’atrabilaire amoureux», ce prétendant mené par le bout du nez par les doubles discours d’une coquette manipulatrice. Or la version du metteur en scène genevois José Lillo qui se joue en ce moment au Théâtre de l’Orangerie fait de Célimène et d’Alceste un véritable couple. Un choix que des metteurs en scène célèbres tels Antoine Vitez, Jean-Pierre Miquel ou encore Stéphane Braunschweig avaient certes déjà opéré auparavant, mais qui permet d’inscrire la pièce de Molière dans l’époque actuelle, où les relations amoureuses dysfonctionnelles font le beurre des thérapeutes.

Dans le public, cet angle fait mouche, notamment grâce à quelques scènes très réussies – Lola Riccaboni en Célimène aussi solaire que redoutable envers son amant étouffant (soit le flegmatique José Lillo). Dans les rangs, on souffle «pervers narcissique!» quand Alceste récite: «Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable/Que vous fussiez réduite en un sort misérable (…) Et que j’eusse la joie, et la gloire, en ce jour/De vous voir tenir tout, des mains de mon amour.» Et quand Célimène s’exclame «Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête/Et ne me rompez pas davantage la tête», on perçoit des œillades entre spectateurs qui connaissent visiblement ce genre de prise de tête…

Alceste, ce gros macho

«Dans la pièce, nous avons pris le parti de Célimène, explique José Lillo. Elle est altruiste, très sociale et incarne une certaine libération des mœurs, tandis qu’Alceste campe dans une position patriarcale et machiste. C’est un couple qui s’aime et se rate constamment. Tout pourrait être super entre eux, si chacun lâchait un peu de lest, ce qu’ils ne parviennent pas à faire.» Le couple Eliante-Philinte a aussi droit à une relecture contemporaine, avec un Raisonneur timide campé dans la «friendzone» (l’excellent Felipe Castro) et une Eliante rêveuse mais néanmoins ouverte au possible (Piera Bellato), qui n’hésite pas à chevaucher Philinte sur le canapé.

L’opposition entre l’honnêteté intransigeante et la tolérance de façade passe en revanche au second plan. José Lillo soutient tout de même que «la saturation d’Alceste devant l’hypocrisie ambiante» lui a été inspirée par les réseaux sociaux: «On constate beaucoup de dépit face aux escroqueries, au terrorisme, à l’économie. Il y a une perte de confiance dans le progrès et l’avenir», estime le Genevois.

Quelques ratés à déplorer

Globalement, la pièce fonctionne et le spectateur passe un bon moment. Les coupes dans le texte pour ramener le spectacle à une durée de 1 h 30 au lieu des 2 h 15 nécessaires sont cohérentes. Pourtant, malgré le pari réussi de l’angle relationnel et plusieurs bonnes scènes – notamment le mémorable duo féminin Célimène-Arsinoé (jouée par Céline Nidegger, redoutable en fausse prude revancharde) – de sérieux ratés sont aussi à déplorer.

Le moment de rap-karaoké où Célimène est invitée par ses amis à régler leur compte à des connaissances communes avec un petit slam assassin est proprement inaudible: Les alexandrins débités au micro sont complètement noyés par les musiques originales dont on entend les paroles. Les cafouillages dans le texte et le léger manque de réactivité entre certaines répliques donnent également l’impression qu’une semaine de répétitions supplémentaire aurait été bienvenue. Un avis partagé par José Lillo lui-même, qui regrette de n’avoir pas pu offrir aux huit comédiens de la distribution une sixième semaine de travail payée.

Enfin, on regrette que certains éléments se retrouvent en décalage avec la furieuse modernité de la mise en scène. Ainsi, les billets manuscrits de cette clubbeuse de Célimène auraient pu se transformer en SMS, et la demande d’amitié d’Oronte à Alceste se faire à travers Facebook… Étonnant que José Lillo, qui voit dans les réseaux sociaux «des thermomètres de la société» et y puise son inspiration, n’ait pas exploité cet outil.

«Le Misanthrope» Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 7 août. Tous les soirs, relâche lundi 1er août. Réservation: 022 700 93 63. www.theatreorangerie.ch (TDG)

Créé: 27.07.2016, 18h51

José Lillo, metteur en scène et comédien

Trois mises en scène du

Depuis plusieurs décennies, l'une des façons les plus efficaces de moderniser "Le Misanthrope" de Molière est de partir du principe que Célimène et Alceste forment un véritable couple. Plusieurs mises en scène célèbres sont restées dans la mémoire.

1979, mise en scène d'Antoine Vitez au Nouveau théâtre de Nice

Les costumes font XVIIe siècle. Alceste est un jeune homme impulsif, qui n'hésite pas à hurler pour s'exprimer. Il fait penser à un enfant têtu quand il s'assied à terre, jambe tendues. Un rapport père-fils s'installe entre Philinte et lui. Célimène est une femme très jeune, joueuse et passionnée. Elle s'abandonne complètement dans les bras d'Alceste. Elle est aussi impulsive que lui dans les embrassades qu'elle donne. Sa gestuelle exagérée pourrait représenter la théâtralité mise à mal par un obsédé de la vérité.

2000, mise en scène de Jean-Pierre Miquel à la Comédie française

Alceste est un homme tourmenté, jaloux, qui aimerait imposer un modèle à Célimène, la faire entrer dans des cases, tandis qu'elle incarne un esprit libre, enjoué, qui se cultive - elle lit des livres sur scène - et qui aime les conversations du monde. Elle aime manifestement Alceste à la folie mais souffre du désir contraignant de celui-ci. Alceste passe souvent la main autour du cou de Célimène comme pour étrangler, étouffer une trop grande liberté. La pièce emprunte plus à la tragédie qu'à la comédie. L'amour de Célimène se lit dans ses gestes tendres, sa patience à endurer les accusations de son amant, et ses larmes de souffrance.

2003, mise en scène de Stéphane Braunschweig au Théâtre national de Strasbourg:

Célimène est une coquette moderne, qui semble avoir plusieurs relations en plus d'Alceste. Son lit est le lieu central du plateau, dans lequel tout le monde s'assied, tandis que de grands miroirs reflètent les acteurs et le public. Alceste prête au ridicule à jouer l'amant borné et têtu. Malgré une interprétation moderne, on reste dans l'esprit de Molière.

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