Les «Panama Papers» mènent à des toiles disparues en Suisse

Sociétés offshoreL'exploitation des onze millions de documents et mails éclaire une bataille juridique épique qui se joue dans le canton de Vaud.

Riche armateur et collectionneur d’art, Basil Goulandris est décédé en 1994.

Riche armateur et collectionneur d’art, Basil Goulandris est décédé en 1994. Image: DAVID LEES/CORBIS

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Plus de 80 œuvres de Cézanne, Chagall, Giacometti, Kandinksy, Monet, Matisse, Picasso, Pollock ou encore Renoir. Cette incroyable collection, dont la valeur totale est aujourd’hui estimée à 2 milliards de francs, a appartenu à Basil Goulandris. Ce riche armateur grec, né en 1913, s’était établi à Lausanne dans les années 1960 avec sa femme, Elise. Certains tableaux ornaient les murs de leur chalet de Gstaad, où ils avaient l’habitude de passer les fêtes de fin d’année.

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Basil Goulandris décède en 1994, sa femme s’éteindra six ans plus tard. L’immense majorité de leurs tableaux semble alors s’être volatilisée: ils ne figurent pas dans l’inventaire des biens de la succession dressé par l’Office de justice de paix de Lausanne, en 2001. Aspasia Zaimis, l’une des nièces d’Elise Goulandris, conteste cette liste qu’elle juge lacunaire et estime avoir droit à une partie des tableaux. La procédure civile ouverte dans le canton de Vaud fera apparaître un contrat daté de 1985 selon lequel le riche armateur grec aurait cédé sa fabuleuse collection à Wilton Trading SA, une société panaméenne, pour 31 «petits» millions de francs. Soit très largement en dessous de sa valeur.

Pour Aspasia Zaimis, cette histoire ne tient pas debout. Elle dépose alors une plainte pénale pour faux dans les titres. Une expertise révélera que le contrat n’a pas pu être signé en 1985. Des analyses ont montré que le papier sur lequel l’accord a été rédigé n’existait pas encore à cette date. Les signatures, par contre, semblent authentiques. Le contrat est-il complètement bidon? Ou a-t-il «simplement» été antidaté? L’enquête, menée par le procureur Nicolas Cruchet, n’est pas parvenue à le déterminer. Le volet pénal vient d’être classé.

Les tableaux, eux, sont toujours dans la nature. La justice vaudoise a mené dès 2008 plusieurs perquisitions à Lausanne et à Genève pour tenter de retrouver leur trace. Sans succès. Et pour cause: les Panama Papers révèlent que, à cette époque, certaines peintures ayant appartenu aux Goulandris avaient été discrètement vendues via d’autres sociétés-écrans.

Trois ans plus tôt, une huile de Van Gogh de 1888 représentant un panier d’oranges est vendue par la société panaméenne Jacob Portfolio Incorporated à Greg Renker, un richissime publicitaire américain, et à sa femme, Stacey. La transaction se fait de gré à gré pour 20 millions de dollars. Une note rédigée à l’attention des douanes américaines annonce que l’œuvre doit arriver à New York en provenance de Genève par le vol Swiss LX022 du 23 novembre 2004.

A la même période, la société Tricornio Holdings, au Panama, a mis aux enchères chez Sotheby’s un tableau de Pierre Bonnard intitulé Dans le cabinet de toilette. La toile sera vendue en février 2005, à Londres, pour 2,8 millions de livres, soit l’équivalent de 4 millions de francs.

Le même jour, Sotheby’s met en vente deux œuvres signées Marc Chagall: Le violoniste bleu et Les comédiens. Détenues par deux sociétés panaméennes, Talara Holdings et Heredia Holdings, elles apparaissent dans le catalogue de vente comme provenant d’une «collection privée européenne». Contacté, Sotheby’s n’a pas souhaité s’exprimer sur cette incohérence. Dans les deux cas, aucune mention du nom de Goulandris ni de Wilton Trading parmi les anciens propriétaires.

Les quatre sociétés offshore utilisées pour mettre en vente ces différents tableaux ont toutes été créées courant 2004 puis dissoutes l’année suivante. Toutes étaient gérées par le même cabinet d’avocats genevois, Secretan Troyanov, et appartenaient à une mystérieuse Marie Voridis. Quelques mois avant les ventes, c’est elle qui signe des documents succincts annonçant qu’elle transfère la propriété des tableaux à ses différentes sociétés-écrans.

Qui est Marie Voridis? Une cinquième transaction, inachevée, laisse transparaître un indice sur son identité: le 22 octobre 2004, Marie Voridis cède la propriété d’une œuvre de Pierre-Auguste Renoir, La couseuse, à sa société Talara Holdings. Mais, quelques semaines plus tard, le discret transfert est annulé. En septembre 2005, le magazine grec Life Style consacre neuf pages richement illustrées à une compatriote aisée vivant à New York: Doda Voridis, la sœur de Basil Goulandris. Elle pose dans son appartement situé dans le très chic East Side. Au mur, des œuvres d’art des plus grands maîtres et, suspendue au-dessus d’une armoire, La couseuse de Renoir.

Doda Voridis, alias Marie, est décédée en décembre dernier, à l’âge de 92 ans. Les documents ne permettent pas de savoir comment elle s’est retrouvée propriétaire de ces tableaux.

Reste à savoir pour quelles raisons elle s’est donné la peine de monter des structures offshore pour les vendre. Pour échapper au fisc? L’idée est balayée par Hubert Secretan, l’avocat genevois qui a monté ses structures. Contacté, il affirme que sa cliente résidait à Lausanne, où elle bénéficiait d’un forfait fiscal. La vente de tableaux n’aurait dès lors eu aucune conséquence fiscale pour elle. «Les sociétés offshore éventuellement utilisées par les bénéficiaires de forfait fiscal ne le sont donc pas à des fins de fraude fiscale», affirme l’avocat.

Doda Voridis pourrait avoir été séduite par l’autre argument massue des sociétés offshore: l’anonymat. Afin que personne ne puisse remonter la trace des tableaux disparus. Le contrat de vente du tableau de Van Gogh, découvert dans les Panama Papers, accrédite cette thèse: une clause de confidentialité interdit formellement à l’acheteur de mentionner, en privé ou en public, la moindre information sur les entités ayant détenu la toile après le couple Goulandris. (TDG)

Créé: 08.04.2016, 11h49

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Les données secrètes de quelques 215'000 sociétés offshore ont été obtenues par la «Süddeutsche Zeitung», qui les a partagées avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). En Suisse, l’opération coordonnée par la cellule enquête du «Matin Dimanche» et de la «SonntagsZeitung», paraît simultanément dans «24 heures», «La Tribune de Genève», le «Tages-Anzeiger» et le «Bund».

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