Une mission d’enquête peut mettre le Qatar hors jeu

Mondial 2022L’Organisation internationale du travail (OIT) va envoyer des experts pour vérifier les conditions de travail sur les chantiers de la Coupe du monde de football. Doha doute de son impartialité.

Plusieurs rapports ont dénoncé, au cours des dernières années, l’exploitation des ouvriers étrangers travaillant sur les chantiers de la Coupe du monde de football.

Plusieurs rapports ont dénoncé, au cours des dernières années, l’exploitation des ouvriers étrangers travaillant sur les chantiers de la Coupe du monde de football. Image: AP

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En novembre dernier, le conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT) a approuvé, à une forte majorité (35 voix pour, 13 contre, 7 abstentions), l’envoi d’une mission d’enquête sur le travail forcé au Qatar. En ligne de mire: le chantier de la Coupe du monde de football de 2022. Plusieurs rapports ont dénoncé, au cours des dernières années, l’exploitation des ouvriers étrangers soumis au système de la kafala (lire l’encadré ci-contre) et victimes d’accidents parfois mortels.

Doha affirme avoir introduit des règles contraignantes pour les employeurs et plus protectrices pour les ouvriers. L’émirat serait même le tout premier pays de la région du Golfe à avoir inscrit dans une loi l’abandon du système ancestral de la kafala. Des arguments qui ne convainquent pas l’Australienne Sharan Burrow, secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale (CSI). Pour elle, tous ces engagements restent à l’état de promesses. En décembre dernier, elle affirmait que le Qatar n’avait toujours pas renoncé à son «système d’esclavage moderne». L’activisme de la syndicaliste et de son organisation a pesé lourdement dans la décision prise par l’OIT de créer une mission d’enquête sur les abus commis au Qatar.

Mille deux cents ouvriers morts

Doha redoute l’influence de cette femme au tempérament bien trempé, qui s’appuie sur le savoir-faire de communicants, de leurs relais à Sydney, Bruxelles et Londres et du puissant réseau syndical international pour lancer ses attaques. Le bras de fer entre la CSI et le Qatar dure depuis plusieurs mois. Et la tension n’est pas près de retomber. Aujourd’hui, Doha accuse l’organisation syndicale de noircir le tableau à des fins qui n’ont rien à voir avec la défense des ouvriers employés sur le chantier de la Coupe du monde de football.

Avant Noël, Sharan Burrow a jeté un nouveau pavé dans la mare en affirmant, dans un rapport, qu’environ 7000 travailleurs employés à la construction des stades trouveraient la mort d’ici à 2022. Quelque 1200 ouvriers ont déjà perdu la vie depuis 2010, accuse la CSI. Doha conteste tous ces chiffres. «Aucun ouvrier n’est mort sur des sites de construction et il n’y a aucune raison de penser que des milliers de travailleurs périront d’ici au coup d’envoi du Mondial dans sept ans», répond l’émirat. Ses représentants voient derrière toutes ces accusations une gigantesque manipulation visant à priver le pays de l’organisation de la Coupe du monde de football.

Présenté en mars prochain, le rapport de la mission d’enquête de l’OIT sur le travail forcé au Qatar pourrait déboucher sur la création d’une commission d’enquête officielle. Une décision qui, si elle venait à être prise, pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le Qatar. Depuis le scandale de la FIFA et les accusations de corruption, l’émirat redoute de se voir retirer l’organisation de la Coupe du monde de football en 2022. L’un des candidats à la succession de Sepp Blatter, le prince jordanien Ali bin Al Hussein, a exclu dernièrement la réouverture de l’offre remportée par le Qatar, s’il était élu. Sauf si le Qatar ne parvenait pas à régler la question des travailleurs engagés pour construire les stades… Et il n’est plus le seul à entrouvrir cette brèche. Voilà pourquoi l’envoi d’une mission de l’OIT suscite autant la panique, pas seulement chez les Qatariens mais aussi parmi tous ceux qui ont à perdre dans l’arrêt d’un chantier aussi colossal.

Prétexte de plus pour annuler

Depuis l’ouverture, aux Etats-Unis et en Suisse, d’enquêtes pour des soupçons de corruption autour de l’attribution de la Coupe du monde de football de 2022, la question de l’annulation du contrat passé avec le Qatar est sur la table. Des pays comme l’Australie, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Etats-Unis poussent pour qu’on remette les compteurs à zéro. La mission d’enquête de l’OIT peut faire pencher la balance du mauvais côté si elle venait à pointer de graves abus. Le futur Exécutif de la FIFA pourrait y puiser un motif supplémentaire pour justifier son désengagement et en «atténuer les conséquences en termes d’indemnités et pénalités» à payer, estime un connaisseur du dossier.

L’enquête lancée par l’OIT est indissociable des intrigues et des jeux de pouvoir qui accompagnent la campagne pour l’élection du successeur de Sepp Blatter à la tête de la FIFA, prévue le 26 février prochain. Ce qui, pour la CSI et l’OIT, revient à s’aventurer sur l’herbe glissante des terrains de foot. Depuis le banc de touche, les coups partent. Les détracteurs de la mission d’enquête sur le Qatar pointent du doigt de possibles conflits d’intérêts touchant certains de ses membres. Ils mettent aussi en cause son impartialité, suggérant de possibles télescopages d’agendas. Dans leur collimateur figure la liste des communicants et des entreprises de relations publiques employés à grands frais pour «torpiller l’image du Qatar» par le biais des financements du Bureau des activités pour les travailleurs (Actrav). L’envie au sein de la CSI de peser sur l’élection du prochain président de la FIFA et sur l’organisation interne de la FIFA jette également de l’huile sur le feu. Elle ouvre la voie à des règlements de comptes auxquels l’OIT et ses appendices n’ont pas été préparés. L’enjeu dépassant l’organisation de la Coupe du monde de football, le Qatar n’est plus seul à vouloir procéder à des tirs de barrage. D’autres pays tels que l’Inde ont saisi cette occasion pour en découdre plus directement avec la CSI.


Une guerre d’influence se joue en coulisses

Où se déroulerait la Coupe du monde de football de 2022 si le Qatar était mis hors-jeu? Les Etats-Unis, qui avaient terminé deuxièmes lors du vote en 2010, semblent bien placés pour jouer les destinations de substitution. En 2013, des médias américains et espagnols ont révélé que la FIFA avait demandé, discrètement, aux Etats-Unis, qui ont déjà accueilli la Coupe du monde en 1994, de se tenir prêts au cas où l’organisation venait à être retirée au Qatar. Les pressions exercées en coulisses pour casser la décision prise en 2010 sont énormes.

Parmi les sponsors et diffuseurs, on prie pour que ce Mondial, organisé en plein hiver, soit annulé. Depuis le début, le choix de la FIFA ne fait pas leur affaire.

Certains pays nourrissent également une vraie rancœur. L’Australie, candidate malheureuse pour accueillir le Mondial en 2022, fait partie de ceux qui réclament l’annulation et exigent des réparations. L’Australie a d’ailleurs déjà annoncé son intérêt pour un nouveau vote. Il se trouve que les campagnes de la CSI visant le Qatar passent par une société de relations publiques et des communicants basés en Australie.

Vu de Doha, cela ne peut pas vraiment relever du hasard. Les enjeux sont tels entre ceux qui ont beaucoup à gagner et ceux qui ont beaucoup à perdre d’une annulation du contrat passé entre la FIFA et Doha que les coups pleuvent. Depuis plusieurs mois, les contrats de communication que la CSI a passés avec des communicants sont pointés du doigt par plusieurs acteurs du dossier.

Si la décision de cibler le Qatar a été validée à l’échelon politique, d’aucuns s’emploient à jeter une lumière crue sur les pratiques internes à la CSI et l’Actrav dans l’espoir de voir les instances tripartites de l’OIT mettre leur nez dans toutes ces affaires. Une tentative de déminer le terrain en semant le trouble sur les pratiques de ceux qui s’emploient à mettre le Qatar hors jeu. (TDG)

(Créé: 10.01.2016, 19h13)

La Kafala

Pour s’installer et travailler au Qatar, tout étranger (qu’il soit entrepreneur ou simple ouvrier) a besoin d’un kafil (sponsor), qui est à la fois le garant juridique de sa présence dans le pays et un intermédiaire avec la société locale. Ce système en vigueur dans tous les pays du Golfe ouvre la voie à des abus de toutes sortes. Totalement tributaires de leur kafil, les ouvriers peuvent se voir privés de leur passeport, soumis à des conditions de travail exténuantes et privés en totalité ou partie de leur salaire. L’OIT, mais aussi plusieurs ONG ont dénoncé cette pratique. Le 9 septembre 2015, le gouvernement du Qatar a annoncé son abandon.

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