«La menace contre la presse s’est mondialisée»

Liberté d'informerA Genève, le secrétaire général de Reporters sans frontières, Christophe Deloire, a plaidé pour la protection des journalistes. Entretien.

Christophe Deloire: «Les exactions contre les journalistes, c’est comme un baromètre qui annonce des temps terribles pour toute la société.»

Christophe Deloire: «Les exactions contre les journalistes, c’est comme un baromètre qui annonce des temps terribles pour toute la société.» Image: Olivier Vogelsang

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Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, rencontrait mercredi à Genève le haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Zeid Ra’ad Al Hussein, pour demander la création d’un représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour la sécurité des journalistes.

Dans neuf cas sur dix, les meurtres délibérés de journalistes restent impunis. Que faire pour changer cela?

Ces dix dernières années, près de 800 journalistes ont été tués délibérément, dont 67 l’année dernière. En 2015, les deux tiers l’ont été «en temps de paix». La résolution 22-22 de l’ONU sur la protection des journalistes, votée le 27 mai, réaffirmant leur protection, ne suffit pas. Le secrétaire général Ban Ki-moon a d’ailleurs parlé d’échec en la matière. D’où notre demande de nomination d’un représentant spécial qui ait le pouvoir d’alerter, mais aussi de mettre les Etats face à leur responsabilité. Les exactions contre les journalistes, c’est comme un baromètre qui annonce des temps terribles pour toute la société.

Des régimes qualifiésde «démocratures» commela Russie, la Hongrie ou la Turquie font la guerre aux médias indépendants. Ce sont des ennemis de notre liberté?

Le 17 novembre, j’étais avec Can Dündarn, le rédacteur en chef du quotidien turc Cumhuriyet, pour la remise à Strasbourg du Prix RSF 2015 pour la liberté de la presse. Neuf jours après, il était incarcéré après avoir publié un article révélant des livraisons d’armes turques en Syrie. C’est le président turc Erdogan qui a déposé plainte personnellement. Can Dündar et son représentant à Ankara, Erdem Gül, sont poursuivis pour espionnage, terrorisme, trahison et tentative de subversion. Le Parquet turc requiert contre eux deux peines de prison à vie et 42 ans de détention. C’est très inquiétant pour les Turcs. Mais pas seulement. Si les Turcs ne peuvent pas enquêter chez eux, cela aura des répercussions chez nous. Sur notre information sur le terrorisme ou la guerre en Syrie. Ce n’est pas un problème corporatiste. C’est un enjeu citoyen et international. Chez les dirigeants de ces pays à tendance autoritaire domine l’idée qu’une société forte nécessite l’unanimisme. C’est pourquoi ils s’attaquent aux médias.

Dans les démocraties, la méfiance à l’égard des médias persiste…

C’est vrai que les citoyens sont critiques à l’égard des journalistes. Mais avec tous leurs défauts, ceux-ci respectent des règles d’honnêteté et expriment une pluralité. Le risque est que demain les citoyens n’aient à choisir qu’entre deux propagandes. Le pluralisme des médias est la juste représentation de la résolution des conflits dans une société démocratique. Des enjeux majeurs comme le climat ou la sécurité ne peuvent être réglés sans journalistes qui travaillent en sécurité et librement sur ces sujets.

Le film «Salafistes» a fait l’objet d’une polémique et a été interdit aux moins de 18 ans. Qu’en pensez-vous?

D’abord, il est essentiel que ce film soit diffusé. Il a suscité chez certains spectateurs avertis un sentiment de malaise qui doit faire réfléchir sur le rôle des images. Il a aussi été critiqué pour son manque d’appareil critique. Mais il est important que les journalistes ne soient pas privés de rendre compte de tous les discours, y compris de nos ennemis. Nous avons besoin de comprendre. De ce point de vue, ce film comporte des éléments forts.

L’affaire des caricatures de Mahomet et les attentats contre des dessinateurs ont conduit à de l’autocensuresur ces sujets. Comment résister?

Dans trois quarts des pays du monde, il existe une infraction de blasphème. Cela va de la Finlande à l’Arabie saoudite, sans les mêmes conséquences évidemment. La couverture historique de reparution de Charlie Hebdo n’a pas été montrée aux Etats-Unis. Elle a suscité des réprobations sur le principe. On peut ne pas l’apprécier. Mais il faut défendre son droit d’exister. Certaines prises de position présentent un risque pour la sécurité désormais. La menace s’est mondialisée. Charlie Hebdo a été attaqué sur commande depuis l’autre bout du monde, au Yémen. Par des gens qui ne comprennent pas ce que les lecteurs de Charlie comprennent. Il nous faut résister à l’autocensure, avoir peur de la peur. Sinon nous risquons d’être faibles face à ce que les shebabs appellent le «religieusement correct». Le djihadisme est aujourd’hui le pire prédateur de la liberté de penser. (TDG)

(Créé: 03.02.2016, 22h43)

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