Le catholicisme politique étend son intransigeance

Notre tour de FranceAprès des années de silence, les catholiques français veulent peser sur la présidentielle. Les hérauts de la Manif pour tous ont pris goût au combat.

Des religieux admirent le paronama depuis la colline de Fourvière à Lyon, à côté de la basilique Notre-Dame

Des religieux admirent le paronama depuis la colline de Fourvière à Lyon, à côté de la basilique Notre-Dame Image: Dieterle

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Les portes de l’abbatiale Saint-Just sont ouvertes à tous en ce dimanche matin. Dans ce Vieux-Lyon, entre la basilique de Fourvière, haut perchée, et la primatiale Saint-Jean, près de la Saône, tout respire la France catholique. La messe se donne en latin. Depuis deux ans, cette église un temps dévolue aux expositions culturelles a été «reconsacrée» par la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre. Tout un symbole. «Lyon est la capitale de l’engagement. La victoire viendra du ciel. Nous sommes les piliers», explique Mathieu sur les marches de l’église. Les sympathisants de la Manif pour tous, ce mouvement de contestation du mariage homosexuel de 2013 qui a remis la religion dans le débat politique, n’ont pas de permanence mais des habitudes.

Ils ont aussi de l’humour. Notre quadragénaire poivre et sel avoue en rigolant «quatre filles, une femme et une belle-mère» mais assume son intransigeance. D’où une synthèse sur l’indiscutable dogme de la trinité familiale: «Un enfant, un papa et une maman, n’est-ce pas?» A l’intérieur, la messe selon le rite extraordinaire pré-Vatican II en est au sermon. C’est la Chandeleur et il n’est question que de lumière qui protège des ténèbres et du vice. Les servants de messe déambulent avec des cierges immenses dressés comme des glaives.

«Nous voterons en regardant les programmes. Les mensonges des hommes ne sont jugés que par Dieu», glisse Mathieu quand on parle présidentielle. De toute évidence, cet avenant traditionaliste pratique la «restriction mentale» chère aux jésuites en terres de conquête. C’est un fait, la branche la plus radicale des catholiques s’est choisi François Fillon. Le candidat qui s’est déclaré «chrétien» pour prouver le bien-fondé de ses réformes sociales. La revendication de sa foi est devenue en 2017 une arme politique.

Catholicisme de combat

«Avec la Manif pour tous, les catholiques français se sont réapproprié le combat politique», indique Eugénie Bastié. Cette journaliste de 25 ans est une des figures des néoconservateurs. «Je dis merci à François Hollande. Les outrances de son quinquennat ont réveillé le catholicisme français par le mépris qu’a affiché le camp du progrès. Des années de ressentiment sont ressorties», met en évidence cette femme au regard bleu, habillée en short cuir et bas noir. De toute évidence, elle maîtrise la communication et joue sur les contrastes.

Mais davantage que journaliste d’information, Eugénie Bastié entend promouvoir ses idées. Et de citer la doctrine de Gramsci et de Soljenitsyne dans le texte. Soit comment retourner les codes dominants, voire oppressants, pour imposer la révolution conservatrice par la culture. Si elle dit ne pas croire à la guerre de civilisations, elle affirme néanmoins que «l’expansion de l’islam en Occident a réveillé aussi des gens qui ne sont pas forcément pratiquants. L’insécurité culturelle fait du catholicisme une espèce de bannière identitaire. Ils se rattachent au catholicisme parce qu’ils sentent le monde menacé par l’islam et par la mondialisation.»

Ce discours d’Eugénie Bastié la placerait en ligne avec Marine Le Pen. C’est pourtant François Fillon qui a ses faveurs, malgré des réserves sur les positions libérales en matière d’économie, elle souligne le courage du champion de la droite: «Il est le seul qui pointe que ce ne sont pas les religions qui posent problème à la laïcité, mais l’islam!» résume-t-elle avant de conclure: «Je serais terrifiée à l’idée que Macron gagne en mai. On aurait fait la Manif pour tous et ce serait le candidat de Pierre Bergé qui l’emporte…» Elle ne nous dira pas si c’est le lobby gay ou celui de l’argent qui l’émeut en citant l’homme d’affaires libertaire qui a partagé la vie d’Yves Saint Laurent.

L’armée de Sens commun

Ces positions tranchées font leur chemin à droite. A Lyon, par exemple, c’est Anne Lorne (36 ans) qui a été investie par Les Républicains pour emporter la première circonscription lors des législatives. «Avec le mariage pour tous, l’ambition de Christiane Taubira était le changement de civilisation. Elle l’a dit! Avec la question de la filiation, ils s’attaquent aux murs porteurs de notre société», affirme cette boule d’énergie. Après un travail dans une multinationale – «où je tournais en rond, cherchant un sens à ma vie» – cette mère de quatre enfants s’est engagée dans la Manif pour tous. Puis a poursuivi en construisant Sens commun, lobby ultraconservateur qui compte 7000 membres au sein des Républicains. «Nous avons levé une nouvelle armée de gens qui veulent injecter de l’anthropologie chrétienne dans la politique», lance-t-elle.

Reste que si les identitaires sont les plus visibles, le portrait des catholiques français se révèle plus complexe. Selon un récent sondage Ifop publié par Famille Chrétienne (avant l’affaire Fillon), 49% des catholiques pratiquants voteraient pour François Fillon au premier tour. Néanmoins, Marine Le Pen, avec 25% des intentions de vote, progresse. Et Emmanuel Macron y recueille un petit 9%. Tous les prétendants de la gauche réunis arrivent péniblement à 20%. Pour les Français qui ont la foi chrétienne, il semble évident que Dieu est de droite et qu’il ne s’abstiendra pas lors de la présidentielle.


«La gauche réveille toujours les identitaires!»

Christian Terras
Rédacteur en chef de «Golias», revue des catholiques progressistes

Christian Terras, les candidats à la présidentielle prennent-ils en compte les aspirations des catholiques?
François Fillon a ses partisans parmi les catholiques réactionnaires. Pas certain que cela perdure avec ses difficultés! D’autres candidats, qui sont dans un discours de justice sociale, d’équité économique et de valeur travail, trouveront des catholiques sensibilisés à ces questions.

Mais le vote catholique n’est-il pas avant tout de droite?
Les catholiques votent à 70% à droite. Et le 30% au centre gauche, gauche. En tout, les catholiques (ndlr: pratiquants) ne représentent que 5% du corps électoral… Mais la gauche au pouvoir réveille toujours les identitaires. Cela a toujours été le cas, sauf avec François Mitterrand, qui avait réussi à capter le vote des catholiques. L’idée dominante est que l’exercice du pouvoir est de droite de droit divin. Qu’il ne peut être assuré que par des gens conservateurs qui vont maintenir la société dans une immuabilité sur le fond et concéder quelques aménagements dans les marges. Quand elle arrive au pouvoir, la gauche est toujours perçue comme usurpatrice, non légitime, anticléricale et dangereuse pour l’ordre de la famille traditionnelle.

Pour les identitaires, le «pouvoir est de droite de droit divin», dites-vous?
Oui. L’idéologie des identitaires est celle d’une reconquête par rapport à une perte du catholicisme en France. En ville, ce n’est pas trop voyant car l’effet de masse remplit encore des églises. Mais dans les campagnes, la désertification des lieux de prière est un phénomène inquiétant. D’autre part, ils ne vous le diront pas directement, de peur d’être taxés de racisme, mais la visibilité de l’islam préoccupe grandement cette population. Et cela date d’avant le terrorisme. L’islam qui les inquiète est simplement celui qui s’affiche par ses mosquées, par sa pratique du ramadan ou par la multiplication des commerces hallal qui s’implantent sur une terre catholique: la France.

Comment percevez-vous l’émergence d’un catholicisme politique?
La génération Jean-Paul II a fabriqué un catholicisme très identitaire. Il était présent depuis un certain temps, mais il a émergé lors de la Manif pour tous. Ils étaient déjà actifs mais leur détermination s’est cristallisée à ce moment. Ils sont une minorité, mais une minorité néanmoins très agissante. Notamment sur les réseaux sociaux et Internet. De fait, ils sont très réactionnaires sur les questions d’éthique, des mœurs et de la famille, mais très modernes dans leur communication. X.A.

(TDG)

Créé: 17.02.2017, 10h13

Dossiers

Trois questions à Guillaume Goubert, directeur de «La Croix». (Video: LENA)

L'étape de Lyon expliquée en vidéo. (Video: LENA)

Leurs propositions liées à la «famille»



Marine Le Pen Pas de mariage
pour tous, mais une «union civile».
Ne touche pas à l’IVG et veut
une laïcité totale.

François Fillon Il n’entend pas défaire le mariage pour tous. Mais s’oppose
à l’adoption par les couples homosexuels.

Emmanuel Macron Laïc ouvert,
il n’a encore rien dit sur l’euthanasie et la procréation médicalement assistée (PMA). Mais s’est déclaré opposé
à la gestation pour autrui (GPA).

Benoît Hamon Il veut étendre la PMA aux femmes seules et aux couples homosexuels. Mais contre la GPA.

Jean-Luc Mélenchon Pour le suicide assisté, la PMA et l’inscription du droit
à l’avortement dans la Constitution,
mais contre la GPA.

Articles en relation

Roubaix renaît alors qu’elle reste la ville la plus pauvre de France

Notre tour de France présidentiel En dix ans, la précarité n’a cessé de progresser en France. A Roubaix, un habitant sur deux est pauvre. Pourtant cette ville a vu naître de grandes fortunes. Contrastes Plus...

Présidentiable, Macron est sous le feu des attaques

France Le second dans les sondages est la cible d’une campagne de déstabilisation. La Russie est soupçonnée d’être derrière. Plus...

«Les émeutes, c’est le fruit des bavures policières»

France L’arrestation violente du jeune Théo suscite émeutes et casses. Chacun craint l’embrasement. Interview Plus...

«Dans sa tête, François Fillon est déjà président»

France «Le Canard enchaîné» a révélé l’affaire Penelope Fillon. L’hebdomadaire satirique enquêtait depuis des mois sur le favori de la présidentielle. Explications d’un des barons du journal. Plus...

Emmanuel Macron: liberté, égalité, fébrilité

France Le leader d’En Marche a fait une «démonstration d’envie» à Lyon. Sans un mot des affaires, il a esquissé sa vision de la France: un retour à la devise républicaine. La fièvre gagne ses partisans. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.