«Qualifier le PVV de parti d’extrême droite, c’est ne rien comprendre»

Législatives aux Pays-BasLa formation populiste va récolter nombre de voix ce mercredi. Pour Paul Scheffer, son électorat a été trop snobé par les partis traditionnels.

Le dirigeant du PVV, Geert Wilders (au centre), en campagne à Heerlen, le 11 mars.

Le dirigeant du PVV, Geert Wilders (au centre), en campagne à Heerlen, le 11 mars. Image: Reuters

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Une conviction. Et non une émotion. Pour le sociologue et essayiste néerlandais Paul Scheffer, les électeurs du parti de Geert Wilders ne sont en rien irrationnels. «Quand on se borne à taxer d’irrationalité les électeurs populistes, on ignore les intérêts profonds qui les habitent», dit-il. Ne pas les prendre au sérieux, c’est courir le risque que des solutions antidémocratiques soient un jour prises pour résoudre les problèmes qu’ils dénoncent.

Geert Wilders et son Parti pour la liberté (PVV) sont décidément incontournables…

Cela fait partie d’un phénomène européen. On ne peut isoler ce qui se passe aux Pays-Bas de ce qui se passe en France ou en Allemagne. Avant Wilders, c’était Pim Fortuyn (ndlr: le leader de la Lijst Pim Fortuyn, assassiné en 2002). Il y a un réservoir d’environ 25 sièges (sur 150) aux Pays-Bas pour un parti populiste, un réservoir alimenté par des électeurs «loyaux». «Loyaux» car ils font montre d’une conviction assez forte.

Quelle conviction?

Le vote populiste n’est pas la résultante d’un simple état mental. Il procède d’une conviction qui exprime un intérêt social. Celui qui la possède entend voir protéger une certaine culture de la solidarité sociale. Avant, ce rôle était celui des partis de gauche. Maintenant, c’est le populisme qui incarne cette protection. Sociale, mais aussi culturelle lorsqu’il affirme que notre identité est menacée par l’immigration, essentiellement musulmane. Il y a donc une certaine rationalité dans tout cela. Quand on se borne à taxer d’irrationalité les électeurs populistes, on ignore les intérêts profonds qui les habitent. Il faut tenir compte du conflit qui existe entre les modes de vie des Néerlandais de souche et des communautés issues de l’immigration, mues par des valeurs conservatrices. Celles-ci ne sont pas devenues libérales en traversant nos frontières.

Le succès de Wilders n’est donc pas qu’une affaire d’émotion?

Il y a une forte arrogance, une solide dose de condescendance et de paternalisme à dire que le vote populiste est émotionnel. Il faut comprendre qu’il y a là un phénomène durable qui ne va pas disparaître. Quand Wilders se retirera de la vie politique, un autre le remplacera. Une part de l’électorat est sensible au populisme et le restera. En politique, on ne peut en permanence évoquer l’irrationalité. Si le diagnostic est mauvais, le bon remède ne peut être trouvé.

Vit-on aux Pays-Bas la répétition de ce que l’on pourrait vivre en France au terme de la campagne présidentielle, à savoir que si Marine Le Pen n’est pas présidente, elle pourra en tout cas s’enorgueillir d’être à la tête du premier parti ouvrier de l’Hexagone?

Absolument. On assiste à un nouveau clivage dans la vie politique entre protectionnisme et internationalisme (ou cosmopolitisme). Qualifier le PVV de Wilders de parti d’extrême droite, c’est ne rien comprendre. Car son programme social est plutôt à gauche. Les populistes sont contre le report de l’âge de la retraite, contre la réforme de la sécurité sociale. Sur le plan économique, ils sont protectionnistes. C’est le cœur du populisme. Il y a là quelque chose de durable, qui implique d’apporter des réponses.

Les partis traditionnels néerlandais ont-ils fini par prendre en considération les aspirations des électeurs de Geert Wilders?

Cela a été difficile. Car ils ont dû gérer une période de crise économique qui a beaucoup touché ceux qui avaient une position déjà vulnérable sur le marché du travail. Il est compliqué de donner de la sécurité dans un tel contexte. Les travaillistes et les libéraux – qui constituent le gouvernement sortant – ont toutefois fini par reconnaître que la migration posait des problèmes dans les grandes villes. C’est un changement vraiment profond. Il reste qu’il n’y a toujours pas de vision à long terme en ce qui concerne ce phénomène.

Si Geert Wilders gagne l’élection, pourra-t-il conduire le prochain gouvernement?

Personne ne voudra gouverner avec Wilders.

«De boze witte man», cet homme blanc fâché qui vote pour le PVV de Wilders, est donc condamné à rester frustré?

«De boze witte man»: cette expression est insupportable car elle ne prend pas les électeurs de Wilders au sérieux. Cela aboutit à une ethnicisation de l’électorat. C’est comparable à ce qui se passe aux Etats-Unis, où les démocrates s’attribuent le vote latino ou le vote noir. Il ne faut donc pas être surpris qu’un jour des républicains s’affichent comme le parti d’une autre ethnie. Une telle approche aboutit à dresser la population entre catégories démographiques: les hommes, les femmes, etc. C’est réducteur, car la vie sociale est autrement plus compliquée.

Même absent du prochain gouvernement, y a-t-il un risque que Wilders exerce une pression telle sur les partis traditionnels qu’elle finisse par les conduire à changer de cap européen?

Ce n’est pas un risque, mais une nécessité démocratique. Il serait étrange qu’un parti qui représente 15 ou 20% des électeurs n’ait pas d’influence. Le PVV influence déjà les autres partis. C’est normal dans une démocratie. Donc il faut tenir compte de ce poids et réinventer le projet européen, donner une réponse susceptible de dissiper le malaise ambiant. Le fait qu’il n’y ait pas de frontière européenne suffisamment stable, qu’il n’y ait pas de sécurité en Europe, n’est pas une fatalité. C’est une réalité. Le populisme est le symptôme que quelque chose ne va pas.

Ne pas prendre en considération ce symptôme peut-il conduire les Pays-Bas au «Nexit», à leur sortie de l’Union européenne?

Il y aura un Nexit dans cinq ou dix ans si l’Europe ne trouve pas un nouveau consensus. La crise de l’asile tient lieu de symbole à ce titre: ceux qui prêchent pour l’ouverture des frontières s’opposent à ceux qui réclament leur fermeture. Je suis convaincu qu’une grande partie de notre société comprend que ce ne sont pas là des réponses satisfaisantes dans un contexte international fait de guerres, de crises, de flux migratoires. Elle n’est pas sourde au malheur des demandeurs d’asile, mais elle veut que leur accueil soit contrôlé. Donc il faut parler du rôle des frontières dans notre société. Si la réponse ne vient pas des libéraux, elle viendra des «illibéraux».

Plus d’un leader politique s’est cassé les dents sur ce projet…

L’incapacité de renouveler le projet européen doit beaucoup à l’incapacité des partis traditionnels de créer un nouveau projet de société dans leur pays. Herman Van Rompuy a raison quand il dit que la crise de la démocratie européenne est liée à la crise de la démocratie dans les Etats membres. Le paradigme libéral est à bout de souffle. L’Europe doit donner à ses habitants une forme de protection pour empêcher que le protectionnisme devienne la norme majoritaire comme il l’est devenu aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Il faut apporter en conséquence une réponse aux problèmes de la globalisation. Considérer que la globalisation est sans alternative, c’est la fin de la démocratie. Il y a une vraie aspiration à une alternative démocratique derrière le populisme qu’il faut savoir saisir pour engendrer une réponse libérale. © Le Soir (TDG)

Créé: 14.03.2017, 21h35

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Genève championne suisse des vols de voitures
Plus...