«Macron, c’est ce qui pourrait arriver de moins pire à la France!»

PrésidentiellePhilosophe et historien, Marcel Gauchet est un des derniers grands penseurs français. Son regard acéré lui fait dire que la consensus «Macron» n’est pas une faiblesse mais l’intuition que le pays veut autre chose…

Marcel Gauchet: «Emmanuel Macron est le plus démocrate de tous les candidats. Il a le feeling pluraliste. Ça m’a beaucoup amusé lors des débats de voir les commentateurs les plus patentés dire qu’il ne savait pas y faire et qu’il devait être plus clivant en insultant poliment ses adversaires.»

Marcel Gauchet: «Emmanuel Macron est le plus démocrate de tous les candidats. Il a le feeling pluraliste. Ça m’a beaucoup amusé lors des débats de voir les commentateurs les plus patentés dire qu’il ne savait pas y faire et qu’il devait être plus clivant en insultant poliment ses adversaires.» Image: AFP

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Marcel Gauchet est l’un des derniers monstres sacrés de la pensée française. Il dirige la prestigieuse revue «Le Débat». Cet intellectuel engagé décrypte l'évolution des sociétés occidentales depuis les années 1970. Mais le philosophe (71 ans) ne cède pas au pessimisme. Bien que ses ouvrages L'Avènement de la démocratie (en 4 tomes) et Comprendre le malheur français disent à la fois la fragilité de nos démocraties et la puissance du modèle politique et social européen.

Cette campagne est-elle totalement inédite ou ressemble-t-elle un peu à celle de 2002?

2002 a été une énorme surprise par le résultat du premier tour. Personne ne s’attendait à ce déclassement de Lionel Jospin. Mais la campagne elle-même était très ennuyeuse, très banale, très classique, entre la droite chiraquienne encore en état de cohésion assez forte et une gauche qui à l’époque ne posait pas de problème si ce n’est qu’elle était tellement sûre du score fédérateur de Jospin qu’elle avait cru habile de multiplier les candidatures. Aujourd’hui, c’est dans la campagne même que se situe l’inconnu, l’invraisemblable. Et ça remonte loin puisque ça a commencé dès les primaires. Dès ce moment, alors que beaucoup pensaient que Fillon aurait un boulevard, je prédisais qu’il aurait beaucoup de mal à rassembler son camp.

Pourquoi?

Il y a un vrai clivage dans la droite, en partie spontané, en partie dicté par la présence de Marine Le Pen. Elle exerce un effet d’attraction et de répulsion. Elle s’est imposée comme la principale candidate et a défini l’agenda de l’élection. Fillon a gagné dans un contexte qui rendait difficile la réconciliation de l’aile libérale progressiste de la droite et son aile conservatrice. Et les affaires ont achevé de brouiller le tableau.

Et à gauche?

A gauche, c’est la même chose. Le grand parti de gouvernement est en état de liquéfaction avancée. Du fait de la présence de Macron, le processus des primaires a aussi échappé à toute rationalité. Le centre gauche était déjà parti chez Macron, n’a donc voté en masse que la partie la plus à gauche du PS. Du coup, le candidat vainqueur ne se fait aucune illusion sur sa possibilité d’être majoritaire. Benoît Hamon fait un calcul d’avenir. Il est jeune. Il veut probablement s’emparer du PS pour en faire autre chose que ce qu’il est.

Au départ, qui aurait pu parier sur Macron?

Il n’avait pas de parti, aucun appui politique important, si ce n’est quelques francs-tireurs comme le maire de Lyon Gérard Collomb. Et puis cela a pris au au-delà de toute attente. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, on est dans un paysage totalement bouleversé. Il n’y a que les trotskistes qui restent égaux à eux-mêmes (rires).

Si le phénomène Macron a pris de l’essor, c’est parce qu’il était le plus consensuel dans un climat de rejet général?

En partie. Deux choses me paraissent avoir fait la fortune de Macron. D’abord, il est porté par un puissant mouvement générationnel, comme cela a été le cas en 1981 avec l’élection de François Mitterrand. A l’époque, la génération de 68, qui avait largement abandonné ses premiers idéaux révolutionnaires, a été l’épine dorsale du PS dans les années 70. Elle l’est toujours d’ailleurs, mais elle a vieilli! Du coup, une nouvelle génération a émergé qui s’est portée sur Macron.

Et le deuxième point?

Deuxièmement, il est en affinité avec une nouvelle sensibilité de la société française. Il est le plus démocrate de tous les candidats. Il a le feeling pluraliste. Ça m’a beaucoup amusé lors des débats de voir les commentateurs les plus patentés dire qu’il ne savait pas y faire et qu’il devait être plus clivant en insultant poliment ses adversaires. Mais Macron a compris que tout cela, c’était fini, que l’on pouvait trouver de bonnes idées partout. Ce n’est pas un centriste comme Bayrou. Il pense que le clivage n’a pas disparu mais il se dit et de gauche et de droite. Et ça, dans une société qui pratique l’alternance depuis trente ans, ça fait soudain mouche. Macron tombe à pic pour exprimer ce sentiment nouveau d’une société qui s’est profondément démocratisée, qui a complètement abandonné son style de guerre froide.

A vous entendre donc, on aurait pu percevoir les signaux indicateurs de cette campagne depuis deux ans. Quand on percevait que les Français n’avaient envie ni de Hollande ni de Sarkozy…

Oui et Macron a eu cette intuition. Parce que c’est dans son tempérament. Il est d’une génération pour qui le sectarisme classique est complètement périmé.

Mais comment passer de cette intuition à la gouvernabilité. S’il gagne, il y aura un risque de cohabitation, de crise institutionnelle ? Ce sera la fin de la Ve République?

Ça, c’est l’inconnue totale de l’élection: ce qui va suivre. Mais si l’on envisage les critères classiques pour les quatre principaux candidats, personne n’est en position de gouverner!

Pas même les Républicains ? C’est pourtant l’argument de François Fillon, qui dit que lui seul peut avoir une majorité…

Pas même les Républicains ! Je ne vois pas avec qui, avec quel leader ils pourraient plausiblement s’en tirer. A droite, l’idée qui a d’ailleurs le vent en poupe, c’est celle de la cohabitation. Parce que son jeu pervers permet de reporter tout ce qui va mal sur le camp d’en face et d’expliquer ses échecs par le fait qu’on est paralysé par l’autre. Supposons qu’on ait une cohabitation de Macron avec la droite. Le président dira que Les Républicains l’empêchent de mettre en œuvre son programme. Et la droite dira qu’avec lui on ne peut rien faire. Et ne parlons pas des autres. Marine Le Pen ne pourrait évidemment pas gouverner parce qu’elle serait face à une désobéissance civile.

Vous ne croyez pas à la théorie qui veut que quand on élit un Président c’est pour lui donner une majorité?

C’est l’hypothèse légitimiste. Mais elle ne me semble pas du tout certaine. Si ce n’est que si mon hypothèse générationnelle est exacte, il est possible que, effectivement, la vague qui a sorti les sortants poursuive son chemin et qu’il y ait un grand renouvellement.

Ce serait le cas dans l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen comme dans celle d’une victoire d’Emmanuel Macron?

Oui, je n’exclus pas totalement l’idée que le FN puisse avoir une majorité. Je ne dis pas que c’est probable, mais que c’est imaginable. Parce que Marine Le Pen a elle aussi une jeunesse derrière elle. Cette élection ne va pas dépendre que des programmes mais du renouvellement d’un personnel dont le pays est totalement épuisé. Et les affaires ont achevé le tableau. La France est un pays imprévisible parce que c’est un mélange de conservatisme et de révolutionnarisme. On ne sait jamais lequel des deux va l’emporter…

Vous soutenez donc Macron ?

Je considère que c’est ce qui peut nous arriver de moins pire. Même si ce sera quand même le saut dans l’inconnu. Même si je suis très perplexe sur ses chances, il me paraît préférable à tout le reste. Mon espoir, c’est un grand renouvellement du personnel politique lors des législatives, qui changerait instantanément le climat dans le pays.

Si Marine Le Pen ne remporte pas la présidentielle, pourra-t-on malgré tout dire qu’elle a remporté la bataille des idées ?

Oui, car ses idées sont celles par rapport auxquelles tout le monde se définit. Pour ou contre. En politique, il y a toujours deux plans à considérer : le plan électoral et le plan intellectuel. Elle a déjà gagné le second en imposant son agenda, c’est sûr. Tout le monde se définit par rapport à elle.

Même Macron ?

Implicitement. Même si sa stratégie habile est de ne pas aller sur son terrain mais plutôt de la contourner sans se croire obligé de polémiquer avec elle. Il faut assécher le marécage en fait.

Le leader d’En Marche ne pourrait pas imposer ses propres idées ? Il se définit comme progressiste…

Son problème, c’est une certaine faiblesse intellectuelle. Le livre qu’il a fait, Révolution, est totalement creux. Ce n’est que du verbiage. Il est jeune, c’est un homme d’action, pas du tout un homme de réflexion en dépit du fait qu’il a fait de bonnes études. C’est l’un de ses problèmes. Il est très fort en termes de sensibilité et très faible idéologiquement. Et là, incontestablement, Marine Le Pen est beaucoup plus ancrée dans le pays que lui…


«Un scénario de cohabitation pourrie n'est pas à exclure!»

La crédibilité de la France est fortement entachée par les affaires. C’est le signe que rien ne va plus ou qu’au contraire, avec la transparence, certaines choses ne sont plus permises?

Marcel Gauchet: D’un côté, ces affaires polluent la campagne, la rendent absolument abracadabrante, voire dérisoire. Mais de l’autre, on peut effectivement se dire que c’est peut-être un progrès. A un moment ou un autre, cela ne pouvait qu’éclater. La France, au-delà de l’héritage gaullien, conserve un très vieil héritage monarchique, régalien, militaire, très important. C’est un pays où l’État a toujours été investi d’une sorte de majesté si bien qu’on n’allait jamais voir ce qui se cachait derrière. Il subsistait dans l’appareil politique une composante presque absolutiste. Le personnel jouissait de privilèges invraisemblables. Mais le jour où l’on fera le déballage complet, ce qui va finir par arriver, on en verra de belles. En France, le clientélisme et le trafic d’influence sont institutionnalisés au plus haut niveau.

Concrètement?

Marcel Gauchet: Une grande partie des nominations de dirigeants, y compris à des postes industriels importants, ne sont pas dictées par des considérations économiques mais par un système de clans qui casent leurs clients en envoyant des entreprises dans le mur. Regardez Areva, une entreprise stratégique. Les fonctions les plus lucratives ont été accaparées par une espèce de nomenklatura. Il y a eu de très bonnes enquêtes journalistiques là-dessus. C’est le côté un peu soviétiforme des élites françaises.

Ces affaires et le contexte de la campagne vont d’emblée plomber le vainqueur?

Marcel Gauchet: C’est sûr qu’au départ, il y aura un handicap phénoménal. On risque d’entrer d’emblée dans un scénario de cohabitation pourrie. On pourrait voir la revanche des ringards, des caciques.

Après la révolution, la réaction?

Marcel Gauchet: Oui, le Thermidor ! On parle même d’un retour de Nicolas Sarkozy ! Tout le monde se couvrirait la tête de cendres et mettrait des cierges dans les églises (rires)! La seule chose qui pourrait contredire ce scénario, c’est la formation rapide d’un gouvernement dynamique qui ferait des choses. Tout va se jouer d’ici le mois de juin. Si un personnel nouveau émerge avec des gens inattendus, séduisants, intéressants, cela peut créer de l’envie. Peut-être qu’En marche va réussir à dégager 150 personnes, qu’on ne connaît pas et qui vont convaincre… X.A. (TDG)

Créé: 16.04.2017, 11h11

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